samedi 28 février 2026

J'm'en branle

Il ne se passe pas un jour sans que je me dise qu'il est grand temps d'écrire un bouquin. J'ai écrit toute ma vie et là pour ainsi dire y a que ça à faire. puis je me suis dit à quoi bon la littérature. Je m'en branle. Et de retrouver à ce moment-là précis coincé entre mes dernières molaires un morceau de barbaque non identifié que je crachais comme un signe. Tout n'a-t-il pas déjà été raconté ? Par des gens qui racontent bien mieux que moi. Mais il est d'une chose dont je puisse témoigner dans ce climat "ignoble*, où les ignonomanes font les ignominés, et notamment l'affaire Epstein qui éclabousse au grand jour un système civilisationnel corrompu jusqu'à la moelle. L'homme est un porc. Les moralisateurs sont là qui veulent arracher le voile des femmes pour mieux les violer elles et leurs enfants, du plus boueux des caniveaux de la société aux sphères illustres qui la mènent par le bout du nez : l'homme est un porc. Et je m'en branle. Si je devais blasphémer de me targuer de quoi que ce soit sous le regard de Dieu, j'oserais dire que je n'ai eu de relations sexuelles que de relations amoureuses, et ce n'est pas ça en soi qui m'invite à poser ces mots, mais mon étonnement quant à l'apparente rareté de ce parcours. Sur vingt ans j'ai fait l'amour à vingt femmes merveilleuses souvent sublimes, relations d'un an en moyenne de 6 mois à 2 ans concrètement et mécaniquement limitées à de tels laps par mon alcoolisme synchronique. En moi-même je revoyais tous ces visages et tous ces fions, je les ai aimés jusqu'à la dernière goutte, de sueur de sang de foutre, la dernière larme, la dernière lame de fond qui fend l'âme. C'est pour ça que je voulais pas faire de littérature : grand corps malade est déjà passé par là - que n'est-il pas crevé depuis le temps. Vingt ans au terme desquels je rencontrais LA femme celle qui donna naissance à cette enfant miraculeuse dont il s'avère que je suis le géniteur et dont je m'évertue à être le père. Éléa a cinq ans et deux demies-sœurs jumelles d'un an et demi qu'elle devait voir aujourd'hui 19 février 2026 entre 4 murs au centre médico-social de Montanou, celles-ci étant positivement condamnées à l'Assistance publique jusqu'à une éventuelle adoption ou jusqu'à la majorité. Assistance publique qui vient de disparaître comme un mirage, un Mirage 2000 en l'occurrence, un vol Dassault, un vol consacré par le dernier budget macroniste validé par le parti socialiste. J'ai passé dernièrement un entretien chez Previfrance à Toulouse. La RH me demandait quel serait mon rêve, à quoi je répondais avec toute l'inintelligente transparence des inadaptés sociaux dont je fais apparemment partie, que je rêverais de prendre Éléa sous mon aile ou à cheval ou sur un cheval volant, un pégase comme elle reconnaît déjà si bien, qui n'a rien à voir avec une licorne, et de l'emmener à l'autre bout du monde ou sur Mars parce qu'on aurait des masques magiques et qu'on pourrait respirer dans l'espace. To lose (je n'ai pas eu le poste). C'était en tout cas signifier le plus vertement possible mon reniement de ce monde, et alors que je me fais foi de prendre en charge ces trois petites filles, je me demande aujourd'hui si c'est c'est Morandini qui commente l'affaire Epstein sur CNews.

mardi 25 décembre 2012

Complote de Big Apple

Mais où est passé Oussama ?                                                                                                      03/05/11






…Et Ben Laden d’inonder tous nos écrans. Enfin, ce qu’il en reste. Le grand méchant loup de la croisade judéo-chrétienne contre l’Axe du Mal a été proprement écroué, empalé par un tir de M16 en pleine face. Un bon moyen de ne pas avoir à nous en montrer l’image sanguinolente. Faut pas choquer mémé quand même. La démocratie et Gabriel triomphent, les poissons se régalent d’une soupe de djihadiste premier cru. Tout l’occident en est ému. C’est un symbole de la guerre sainte qui l'oppose au monde arabe depuis des siècles qui s’effondre. Les américains n’en quittent plus Ground Zero pour annoncer le triomphe final de l’Amérique bafouée à leurs proches disparus, et au monde entier. T'inquiète Barack, j'crois qu'on a compris le message. Mais avant la parade, les rumeurs viennent perturber une com officielle visiblement mal préparée au fait qu’on puisse se poser des questions sur ce qui pourtant, devrait illuminer tout le monde aussi bien que le miracle de la combustion spontanée. D’abord avec la vraie fausse photo d’un Ben Laden déchiqueté. Bad trip : pas si cons les internautes débusquent au premier coup d’œil le traquenard que déjà les chaînes de télévision se permettaient d’évoquer au conditionnel comme un document authentique : il s’agissait d’une photo déguisée, faite à partir d’un cliché bien connu d’un Oussama en pleine forme. Grossier, la saynète est opportunément renvoyée à la responsabilité des médias pakistanais. Washington révise déjà sa copie.

Ainsi donc Ben Laden faisait-il tranquillement son marché tous les matins dans cette jolie ville d’Abbottabad avant de se faire griller par les satellites de la CIA, qui a décidé avec les plus grandes intentions de justice d’aller lui poser quelques questions, rapport à des avions qui auraient tenté un atterrissage sur le toit de plusieurs cases de l’Oncle Sam. Avec l’aide de leurs amis pakistanais, les américains ont pu entrer en interaction avec le présumé coupable. Malheureusement, les discutions ont mal tourné et ils ont dû lui éclater la tronche. Ensuite, ils ont balancé son corps à la mer, sans doute une sorte de conversion post-mortem au vrai dieu façon Clovis radical. Puis ils se sont recueillis en hommage aux victimes du bourreau. Le scénario idéal effectivement, et il n’en fallu pas plus que le démenti de la participation pakistanaise pour que les Paco rabattes du monde entier soient repris du syndrome de Cotillard. Sur RMC, autoproclamée radio de la vérité, 49% des auditeurs envoient des SMS pour dire qu’ils ne croient pas qu'Oussama Ben Laden soit mort. Et tous les fantasmes du 11 septembre 2011 de frapper à la grille du micro d’un Jean-Jacques Bourdin qui n’en peut plus d’appeler les français d’en bas, de souche ou pas de souche - parce qu’on n’est pas raciste chez RMC -, à se méfier des déclarations des politicards de tous bords et des médias corrompus, et à n’interpréter les choses qu’à l’aune de leur expérience personnelle, de routier, de varois, de mère de famille, même s’il s’agit de géopolitique.

Les théoriciens du complot nous refont l’Histoire façon PMU : Bush il était grave dans la mouise sur la politique intérieure. Tout le monde le prenait pour un crétin. Même les rednecks de l’Arkansas et les quéqués de PACA se foutaient de sa gueule. Walker c’était pas une lumière. Mais heureusement papa avait des relations... Le douzième gosse de Mohammed Ben Laden c’était pas un enfant facile. Dès son plus jeune âge il psalmodiait des trucs moyenâgeux en se balançant recroquevillé sur lui-même comme un orphelin de l’époque Ceausescu. Chaque fois qu’on le contrariait, il hurlait des « Sieg Heil Sieg Heil Sieg Heil ! » En pleine crise d’adolescence, c’était un vrai cauchemar à la maison. Par exemple, dès que papa glissait une main sous la burqa de maman, il proférait des menaces de foudres d’Allah qui s’abattraient sur tous les chiens d’infidèles rongés par la corruption de la chair. Pire que Benoit XVI période Clearasil. Mohammed ne savait plus quoi faire et envoya Oussama dans un centre éducatif ouvert par les américains au nord de l’Afghanistan. Il leur envoyait souvent des photos de lui dansant la tyrolienne avec des Men in Black autour d’un feu de chars soviétiques. Il avait l’air de s’y plaire. Mais quand il revint, c’était pire que tout : ce qui devait être un camp de redressement s’avéra être un stage prolongé dans une secte d’enturbannés lapidateurs de volages. Un monstre créé par nous-mêmes, utilisé contre nous-mêmes ?

L’Oncle George la sentait donc mal avec Walker. Fallait vite trouver un truc pour que ses bœufs de cons citoyens acceptent de revoter pour son gland de gamin. C’est là que lui vint une idée de génie, qu’il s’empressa de glisser à l’oreille de son pote Momo. Lequel un jour vint voir Benny qu’était en train de torturer une poupée gonflable de John Rambo, la bave aux lèvres, les yeux injectés de sang et lui dit : « tu sais mon copain George, l’américain, il dit que si t’es un peu stressé, si t’as un peu trop la gâchette qui te démange, tu peux aller prendre des vacances à Miami, toi et tes potes , profiter de la mer, des gonzesses, du Jack Daniel’s et tout ça. Ca te ferait du bien. Tu pourrais faire du golf, jouer aux courses, vendre des kébabs, prendre des cours de pilotage même. Du pilotage ? Ca te dit rien le pilotage ? Quand t’étais tcho, tu jouais toujours avec l’avion de Batman que papa t’avait offert pour l’Aïd » Et c’était parti : Oussama a pu préparer les attentats du 11 septembre 2001 avec le green pass américain. Ses combattants purent venir aux Etats Unis, se former, apprendre à piloter, obtenir les informations nécessaires sur les vols d’avions de ligne, monter un timing…Et dire qu’il y en a qui flippent de Big Brother What else ! Quand il rentra au pays quand même, il tomba sur un os, un vrai, tout beau tout blanc, auréolé de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes : un certain Ahmad Shah Massoud, un dissident Afghan qui résistait à son copain Omar. Depuis quelques temps déjà il faisait entendre à la communauté internationale que Benny et ses amis talibans allaient frapper les Etats Unis. Il avait tout grillé, et maintenant, il balançait. Il fallait le fumer, mais toutes les caméras étaient braquées sur lui. Il avait été faire le clown au parlement de Strasbourg et était désormais le fétiche du vieil occident des Lumières dans la lutte contre l’obscurantisme taliban. Qu’à cela ne tienne, Oussama expliqua son problème à papa, qui en fit lui-même part à papa Bush, qui lui répondit : « mais y a pas de problème, c’est nous qui assurons sa protection ». Deux jours avant le déclenchement des attaques du 11 septembre, délai suffisamment court pour que le monde n’ait pas le temps de s’interroger quant à la temporalité des évènements, deux journalistes tunisiens munis de passeports belges – et c’est pas une blague – ont pu venir interroger le commandant Massoud sans que leur matériel ne soit vérifié au contrôle. En guise de petit oiseau, c’est un grille-saucisse qui péta à la barbe du Commandant. Deux jours avant que Bush ne tienne définitivement la clé de sa réélection.

Ainsi s’étale la mythologie du 11 septembre, et si on regarde l’enchaînement des choses, on peut tout à fait dégager une logique selon laquelle la moitié des théories du complot n’a rien d’infondé. Bush se serait servi du dissident de ses amis les rois du pétrole pour provoquer une nouvelle guerre sainte et en retirer une nouvelle mandature. Pas si farfelu selon certains historiens qui rappellent que de tous temps nos dirigeants n’hésitèrent pas à sacrifier des milliers de citoyens pour assurer le maintien du pouvoir en place. Ce ne sont pas nos poilus, dont le dernier a disparu il y a peu, qui nous auraient contredits. C’est le principe de l’intérêt national, et en ce qui concerne la politique contemporaine, l’intérêt des lobbies industriels. C’est le principe de la démocratie : si le pouvoir est au peuple, c’est bien au peuple de se sacrifier quand le pouvoir est en danger. La base du contrat social. Comme en 14. Alors, les fanatiques de Jean-Pierre Pernaut sont-ils si à l’ouest que ça ? Le peuple, c’est lui, et il sait bien ce qu’il se prend dans la gueule en termes de vacheries et de mensonges. Il comprend pas tout mais il le sent quand on l’entube. Lui aussi a un trou du cul tout à fait sensible. Comment la Canette aurait-elle pu en venir à évoquer, devant le monde des arts américain, du haut de ses cinq pieds français, et avec tant de candeur, la théorie du complot, si pour elle il n’était pas évident que c’était une hypothèse valable au regard de l’opacité entourant la version officielle ? Et une nouvelle fois, la photo truquée, les déclarations démenties, la disparition du corps, l’orchestration des faits… tout porte à jeter le discrédit sur la communication des autorités américaines. Tout est fait pour alimenter la rumeur, les rumeurs, toutes les rumeurs. Le peuple s’en régale, c’est une occasion inouïe d’alimenter son fantasme de manipulation. Selon la théorie du complot du 11 septembre, il est plus probable que le camp américain ait négocié avec Riyad pour qu’Oussama prenne sa retraite au bercail, en échange d’un anonymat plus que mérité. Quoiqu’il en soit des remous et des rumeurs, du 11 septembre 2001 au 2 mai 2011, nos dirigeants savent qu’il n’y à qu’une Histoire, et que c’est eux qui en décident, à moins que quelque investigateur n’arrive à remonter toutes les preuves démontrant leurs manipulations. Ce qui arrive rarement. Et quand ça arrive, suffit de sortir de derrière les fagots une histoire bien trash d’exaction sexuelle pour casser le Judas, n’est-ce pas Julian ? La bonne vieille recette à faire taire les weaky lips. Alors que doit faire le peuple face à cette impossibilité de savoir si oui ou non on le trompe ? Les uns se résignent à une foi convaincue : « mais non, tout ça c’est des histoires de paranos ; eh les mecs, Matrix, c’est du cinéma ! » et retournent aux urnes voter pâle. Les autres s’érigent du haut de leurs pantoufles sur les barricades de leurs fauteuils Conforama dénonçant l’Etat manipulateur des populaces opprimées. Les uns et les autres sont quasiment démunis de perspective autre que celle de prendre parti aveuglément, et stérilement. Mais il faut aller au-delà des images, de l’info-qu’on gobe-entre-deux-pubs-pour-Coca, voir ce qui se trame au-delà du fait de savoir qui dit ou non la vérité. Rappelons-nous ces philosophes qui nous expliquaient qu’on ne pouvait pas connaître la vérité, mais qu’on pouvait en approcher les contours si l’on regardait les choses d’au-delà du seuil de la grotte.

Ce qui se trame, au-delà des nuages, quand nous voyons Barack Obama à la télé nous annoncer la mort d’Oussama Ben Laden, c’est une civilisation qui se bat coûte que coûte, sans restriction d'agressivité (la "violence légitime"), pour la sauvegarde de son intégrité symbolique. La peur du terrorisme n’est qu’un prétexte pour fédérer les foules et justifier le sang. Il n’y a pas d’impérialisme américain à proprement parler ; l’impérialisme est inhérent à toute nation dans un monde où les espaces de cohabitation et les ressources s’amenuisent. Toutes les guerres mondiales chaudes ou froides qui ont raconté le siècle dont nous émergeons à peine sont des histoires de l’impérialisme. Le 3 mai 2011, en se regardant dans la glace, le petit Nicolas avait déjà dû entendre de son petit doigt Guaino qu’il ne serait pas la star du jour. Il a dû bien pester pour le bordel que ça allait foutre dans sa gestion de la prise d'otage de français par les islamistes. La star du jour, c’est la justice à l’américaine, le fruit des valeurs du melting pot américain triomphant et imposant au monde son ordre et son pouvoir. Alors de savoir si Oussama Ben Laden est bien mort ou pas, si son enveloppe charnelle est toujours animée ou est rongée par les gambas, les peuples devraient n’en avoir cure. Sa figure a certes été baffée, mais ce qu'il représente n'a été que peu transformé, pas plus que la situation géopolitique inhérente. Ce dont devraient se préoccuper les peuples, monsieur Jean-Jacques Bourdin, c’est de savoir s’ils adhèrent ou pas au modèle civilisationnel qui fait ainsi porter sa coupe sur le monde. Délétères de tous pays, masturbez-vous !

Télé, Réalité

Un Parpin dans la piscine...




Partons des faits : le Loft, c’est d’abord l’exposition illimitée d’une sphère privée sur l’espace public. Une excellente instrumentalisation par l’industrie culturelle du voyeurisme "naturel" de l’acteur social. Qu’est-ce qui excite le plus les conversations des gens dans une société où la perte de sens est devenue l’apanage de l’existence ? Ce qui se passe chez le voisin, la vie privée, cachée dit-on de nos collègues, de nos patrons, des stars, de n’importe qui, les faits divers, les plus glauques si possible, qui sont le régal des journaux populaires. Pour résumer, tout le monde parle sur le dos de tout le monde. Dans l'optique durkheimienne, le perte de sens s'entend comme l'anomie caractéristique des sociétés individualistes, où les repères traditionnels qui permettent de caractériser de manière intemporelle le monde qui nous entoure s’effondrent. « Dieu est mort »  nous disait Nietzsche, ainsi que sont ébranlées les vérités éternelles que constituaient les positions, les rôles et les statuts au sein des sphères familiale ou professionnelle, le poids immuable de la culture, les valeurs incoercibles. La libération des mœurs, impulsée par la société industrielle et son consumérisme débridé, a donné à chaque individu le droit et le pouvoir de se sortir de tout carcan traditionnel pour se construire une identité propre, originale. Ce qui de fait devient une illusion car avec l’uniformisation des productions, chacun vit plus ou moins de la même manière, si ce ne sont les particularismes caractéristiques de chaque tribu d’appartenance, qui ne sont que des étiquètes identitaires distinctives tout autant factrices de mimétisme. Le fait est que sous les maquillages tribaux, tout le monde est confronté à la même absence de critères objectifs d’évaluation. 


Que reste-t-il dès lors pour se situer, pour définir le monde, le caractériser ? C’est, nous le disions, l’autre, le voisin, le collègue. Socrate nous rappelait que c’est le contraire d’une chose qui permet son existence. Il n’y a pas de grand sans petit, pas de jeune sans vieux, pas de moi sans toi etc. Toute existence est relative à ce qu’elle n’est pas. La distinction, c'est-à-dire, l’affirmation de l’existence propre, est en effet le fait de la dialectique de négation de la négation, mise en lumière par Hegel dans la lignée du « omnis determinatio est negatio » spinozien. De même, Edgar Morin nous expliquerait aujourd'hui que sans délimitation (sans négation), il ne peut y avoir de définition d’un objet ou d’un sujet, pas d’affirmation du soi. L’individu décastré de ses carcans est comme un rond sans contour. Il est comme perdu en tant qu’entité distincte. Pierre Legendre en conclurait volontiers que c’est la raison pour laquelle « l’individu [juge] comme il respire ». Son existence est faîte de jugements ; il évalue en permanence le monde qui l’entoure, par comparaison, car c’est son seul moyen d’exister. 


Dans un monde où les limites objectives sont flouées, c’est d’autant plus l’autre qui constitue l’étalon qui permet de se situer. Le voyeurisme du Loft est donc d’abord une réponse inouïe à la nécessité qu’a chacun de pouvoir se définir soi-même. « Je ne suis pas comme eux, je suis donc quelqu’un d’autre, je suis donc quelqu’un ». Par réaction aux évènements du Loft, chacun peut assouvir son désir (désir et non besoin, dans l’optique lacanienne) de caractériser sa propre existence, par rapport à des situations tout à fait banales de la vie courante, notamment dans les rapports avec des proches. C’est ce qui explique d’abord le succès du Loft. Nego ergo sum.


Qui dit jugement dit ensuite morale. Le Loft est une copie de l’émission Big Brother, dont le nom nous rappelle explicitement la teneur. Avec le Loft, on est en plein dans le domaine de la surveillance et du contrôle social. Ce que dit le Loft, c’est qu’en un sens, tout ce qu’on dit, tout ce qu’on fait, peut être su de tous. On le vit par extension dans l’image que l’on donne de soi par tous les médias possibles, dont le plus emblématique est aujourd’hui Facebook. Cette conscientisation amplifie la tendance de l’être humain à être acteur. Le paradigme du théâtre social n’a jamais été aussi poussé. La virtualité du Loft est performatrice de la réalité de nos comportements. Avec pour conséquence un recentrement aigu sur l'égo, car qui dit acteur, dit star potentielle. Si « Dieu est mort, […] ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux ? » Le Loft répond au fantasme et à la tyrannie d’une existence exemplaire, et agite l’exacerbation de l’ego consubstantielle de la société médiatique. Par observation, jugement et distinction des candidats de l’émission, il faut se perfectionner en permanence aux yeux des autres, donner la meilleure image de soi, pour ne pas être, comme les candidats, éliminé, disqualifié. Car, nous dit Foucault, surveiller et punir vont de paire. Au point qu’on s’observe en permanence en train d’agir. Avec pour effet pervers une confusion entre l’être et l’acteur, le soi et son rôle. Avec le Loft, on flirte avec les limites de la folie mise en scène par David Lynch dans "Inland Empire", et avec l’excitation de la subjugation du soi par l’excellence de son image pour le monde extérieur. Schizophrénie, paranoïa, mégalomanie, sont bel et bien les dérivés d’un égocentrisme pathologique. Et des maladies essentielles de la société moderne. Les Ashaninkas ne sauraient connaître de tels déboires. Le Loft réintroduit ce que nous avions désespérément perdu avec la mort de Dieu : quelqu’un d’invisible qui observe et juge en permanence. On a donc là une nouvelle mythologie, qui redonne enfin sens à l’existence, alors que tous les repères étaient perdus. C’est ce qui explique en deuxième lieu l’engouement pour le Loft, retrouvailles mises en scène avec un Être supérieur et incorporé à la vie quotidienne.


Le loft répond donc à des aspirations essentiellement anthropologiques et sociologiques, et dans cette compréhension, on s’épargne les qualifications qui s’arrêtent aux points de vue passionnels, en pour ou contre, en bien ou mal, en binômes marqueurs d’idéologie, comme le rappelle Lucien Sfez, et aux visions « cauchemardesques » décrites par Schneidermann. On a souvent dénoncé ceux qui qualifiaient le Loft de « phénomène de société », rechignant grossièrement au fait que notre société puisse  « en être arrivée là », masquant souvent une réaction nostalgique à l’éloignement « du bon vieux temps » de la décence et de la morale traditionnelle. Or le Loft est précisément un phénomène de société, un avatar de ce que deviennent les groupes humains dans la société contemporaine. La grossièreté que l’on attribue souvent avec dégoût et pudibonderie au Loft n’est que la version moderne de la caricature avec laquelle jouait avec succès Molière pour dépeindre et critiquer en filigrane la société qui l’entourait. On s’est d’ailleurs rendu compte à posteriori que les candidats du Loft n’avaient rien des quidams normaux que l’on croise dans la rue, mais avaient été soigneusement triés sur le volet de ce qui peut se faire de plus inculte et prosaïque dans la société. Des Guignols au sens propre, « en chair et en os » se plairait à élucubrer Dühring. Bien sûr, ne comparons pas les producteurs de M6, seulement motivés par l’appât du gain, à un Molière, qui consciemment et volontairement développait ainsi le satyre de sa société. Les concepteurs, surtout dans l’industrie médiatique, sont plus que souvent incapables de prévoir l’appropriation qui sera faîte de leur produit par le public – Pierre Musso nous l’explique avec l’exemple du SMS, dont l’usage a dépassé de loin les intentions qu’y avaient placées ses inventeurs. Mais tout de même, il faut reconnaître que les velléités mercantiles de l’industrie culturelle ont su exploiter à merveille l’intuition que Big Brother et déclinaisons pourraient répondre aux désirs profonds de l’homo numericus. Cyniquement, cela démontre l’ampleur de leur humanité.




Références :

E. Durkheim, Le Suicide. Étude de sociologie (1897), Paris, Payot, 2009
F. Nietzsche, Le Gai Savoir, trad. P. Wotling, Paris, GF Flammarion, 2000
Platon, Phédon, trad. M. Dixsault, Paris, GF Flammarion, 1991
G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, trad. J.B. Baillie, Londres, Harper & Row, 1967
B. Spinoza, Traité Théologico-Politique, trad. Ch. Appuhn, Paris, Garnier Frères, 1965 
E. Morin, La Complexité Humaine, Paris, Champs l’Essentiel – Flammarion, 1994
P. Legendre, Leçons VI, Paris, Fayard, 1992,
G. Orwell, 1984, New York, Harcourt – Brace & Co. 1949
M. Foucault, Surveiller et Punir, Paris, Gallimard, 1975
L. Sfez, Technique et Idéologie, un enjeu de pouvoir, Paris, Le Seuil, 2002
D. Schneidermann, Le Cauchemar Médiatique, Paris, Denoël Impacts, 2003
P. Musso, L. Ponthou, E. Seulliet, Fabriquer le futur, Paris, Village mondial, 2005

Capitologie


Témoignage                                                                                                                    02/05/11


La participation citoyenne m’a toujours été problématique. Les sciences humaines nourrissent d'un sentiment de révolte quant aux affres du capitalisme financier mondialisé et j’ai naturellement prêté attention à la Ligue Communiste Révolutionnaire, encore peu alerte quant aux motivations essentielles de ce mouvement, mais reconnaissant toutefois sa pertinence critique quant à un système dont le fonctionnement accablait l’humanité de domination, d’inégalité et de disruption. Ma première expérience électorale fut un traumatisme : lors des présidentielles du 21 avril 2002, excédés par le marketing politicien pratiqué par le candidat socialiste, des millions d’électeurs de gauche avaient choisi de faire entendre leur dissidence vis-à-vis d’une social-démocratie qui profitait à plein des prémices du boursoufflement des différentes bulles économiques mais n'était déjà plus en mesure de masquer sa crise identitaire quant aux travers de la mondialisation capitalisteIls étaient par ailleurs assurés par les instituts de sondages, sacro-saints étalons de la vie politique, que leur subversion serait sans conséquence.

Mais les électeurs de droite eux, ne tergiversèrent pas : fanatisés par "le cauchemar médiatique" de l’insécurité (Schneidermann), ils votèrent massivement pour le candidat du Front National, évinçant du second tour toute alternative au candidat de la droite traditionnelle. Une semaine plus tard, il me fut impossible d’aller voter pour Jacques Chirac. J’ai vu les français, honteux et hypocrites, s’insurger contre la présence au second tour d’un candidat soi-disant fasciste sans jamais reconnaître leur responsabilité dans cet état de fait. Tout le monde s’est mis à crier au loup et à la mobilisation citoyenne impliquant de voter pour un président sortant tout à coup auréolé de la vertu républicaine des pères fondateurs - pendant que son adversaire était universellement traité comme le dernier des nazis... L'un des plus emblématiques moments de la stigmatisation structurelle - quoi de plus anti-démocratique - qu'ont subi un cinquième des électeurs français. L'un de ces grands moment où aveuglés par la bêtise, quelle qu'en soit l'origine, on tombe dans les réactions les plus contraires à ce que l'on prétend défendre. Pour moi les choses étaient claires : les français avaient les candidats qu'ils méritaient, un facho s’il en est, et un escroc avéré, dont on n’a pas encore fini, presque dix ans plus tard, de juger les délits. Chirac fut réélu avec le score d’un « président de république bananière ». Quelques semaines plus tard, c’est en traînant les pieds que je me dirigeai vers les urnes pour voter pour la candidate socialiste aux législatives. Je n'ai même pas calculé son nom, ni même a fortiori son programme. Juste faire en sorte que le pire soit moins pire. Blasé par la politique, j’ai alimenté comme des millions d’autres l’absentéisme, le désintérêt croissant pour une politique politicienne qui ne changeait rien, fondamentalement, au devenir des individus. En 2007, j’ai voté pour Ségolène Royal à reculons, refusant de réitérer le traumatisme de 2002, tout en sachant parfaitement que la communication de monsieur Sarkozy avait été si excellemment populiste qu’il parviendrait à siphonner les voix de l’extrême droite et à se faire élire avec une marge confortable. Je détestais tous ces prolétaires incultes et influençables qui s’étaient laissés illuminer par les mille et une promesses de l’ami du MEDEF, dont beaucoup ont aujourd'hui du mal à citer une action positive. Peu après, la LCR, qui gardait encore toutes mes faveurs, amorça son mouvement de reconversion, qui devait aboutir en 2009 à la fondation du Nouveau Parti Anticapitaliste. Je fus dès lors définitivement démuni de référent politique, car je refusais en principe un parti qui se bâtissait « contre ». L’anticapitalisme ne saurait définir un programme politique. Par ailleurs, bien que les écologistes fissent une percée intéressante lors des Européennes de 2009, s’éloignant du « tout vert » pour s’approprier des thématiques socio-économiques élargies, je n’étais pas convaincu qu’ils fussent définitivement sorti du radicalisme et du prosélytisme qui me leur semblait propre. Le départ quelques années plus tard de Daniel Cohn-Bendit d’Europe Ecologie et le plébiscite par la première secrétaire de Nicolas Hulot comme candidat pour les élections présidentielles de 2012 me le confirmèrent (bien que les militants préférèrent à mon grand soulagement Eva Joly à l'écologie façon TF1). 

Je me suis dès lors totalement désintéressé de la res publica me concentrant exclusivement sur mon quotidien, regardant avec cynisme le monde s’écrouler autour de moi, depuis la crise de 2008, dont nous constatons les contrecoups aujourd’hui encore. Nous avions tous choisi, nous sommes tous responsables du système qui nous tape sur la tête. Responsables par notre aveuglement, notre égocentrisme et notre crédulité. Notre inculture également, car tout ce qui se déroule sous nos yeux avait été décrit des décennies auparavant par les meilleurs spécialistes, Josef Stiglitz notamment, qui dans les années 80 nous annonçait déjà la crise financière que nous connaissons. Il nous aurait peut-être suffit de lire, de nous instruire et de comprendre pour ne pas laisser tout cela se mettre en place. J’ai eu la possibilité d’étudier longuement à l’université, et c’est sans surprise, si ce n’est ce soir du 21 avril 2002 (je ne pensais pas que le fait que « dans les sondages le FN monte » puisse aller jusque là), que je regarde l’Histoire de notre monde se défaire.

C’est 'par hasard' que j’ai pris contact avec le Comité Internationaliste. Le 1er mai 2011, je me promenais au hasard avec des amis. Nous étions amusés de voir que bien plus que de travailleurs français manifestant pour leurs droits et leurs acquis sociaux, les cortèges étaient composés d’une succession de représentants ethniques, manifestant sous la bannière du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Point à mirer de bannière d'un quelconque syndicat ou parti politique national : place de la République à Paris se succédaient tamouls, tunisiens, palestiniens, kurdes, ivoiriens, égyptiens, libyens…donnant à la fête du travail une tout autre saveur que son intention initiale. C’est alors que je croisais deux camarades distribuant leur journal, l’Internationaliste. Enthousiasmé par la mobilisation des peuples du sud contre l’oppression, et par ailleurs fatigué de l’indifférence forcée dans laquelle me plongeait le champ politique français actuel, je laissais mes coordonnées, intéressé à découvrir l’alternative proposée par le Comité...


La Fête Nationale du Travail, Paris, 2011


J’ai suivi pendant quelques semaines le Comité Internationaliste. Ce groupuscule marxiste-léniniste dresse avec une pertinence que ne nieraient pas un Ziegler ou un Stiglitz l’état des lieux de notre civilisation capitaliste mondialisée et de ses travers. Son idéologie est la suivante : le capitalisme est intrinsèquement producteur d’asservissement car il implique l’exploitation de la force de production d’une partie de l’humanité par une autre partie de l’humanité. De fait, la seule solution pour mettre fin aux injustices, est de mettre à bas le capitalisme. Sa méthode : l’éveil de la conscience de tous ceux qui subissent la domination, à savoir les travailleurs, par opposition aux rentiers, qui vivent des fruits de leur capital. Le capitalisme, de par sa logique de production et son infinalité d’accumulation de richesses, est voué à terme à provoquer une nouvelle guerre mondiale... Les ressources naturelles qu'il exploite s’épuiseront en effet tôt ou tard, les travailleurs seront de plus en plus démunis, de moins en moins en mesure d’assurer la reproduction de leurs conditions minimales d’existence. Pour l’instant les exclus restent majoritairement "de l’autre côté de la Méditerranée". Leur nombre augmente certes, mais ils n’auront jamais les moyens matériels de nous envahir réellement pour réclamer leur part légitime de la richesse mondiale. En revanche, quand les travailleurs autochtones seront trop accablés par la pauvreté, les rues des pays riches se mettront à brûler. On le voit déjà sous nos yeux en Grande-Bretagne, où une simple affaire de délinquance à donné l’occasion à tout une partie de damnés de sortir de leur trou pour aller piller les richesses de Babylone. Michel Wieviorka explique en effet et justement que ce mouvement est né de l’exclusion, la pauvreté, et du racisme structurel. Toutefois, il n’a aucune animation politique et n’est que le sursaut opportuniste d’une colère latente parmi tous les peuples d’Europe, soumis à ce que Christine Lagarde, alors ministre de l’économie de la France, a toujours refusé de qualifier de rigueur ou d’austérité. On se souviendra pour l’anecdote de ses multiples pirouettes néologiques avant que François Baroin, porte-parole du gouvernement français, ne lâche le terme, lassé par la pression médiatique. La Grande-Bretagne fait l’actualité. Mais depuis de nombreuses semaines déjà le peuple grec est en révolte, rejoint plus tard par les Indignados espagnols, imités timidement par quelques français rapidement délogés place de la Bastille. Israël, ce pays dont extérieurement on ne doutait pas de la solidarité sociopolitique, est en proie à un mouvement social de masse. Les irlandais assument en silence la déliquescence d’une richesse dont ils n’auront gouté les saveurs que le temps du gonflement et de l’explosion des bulles numérique et immobilière. Les portugais ne sont pas mieux lotis, pas plus que les italiens, déjà habitués de longue date à se débrouiller, dans un pays où la notion de pouvoir public n’a jamais été qu’un slogan de téléréalité.  

Les peuples grondent, refusent de payer une seconde fois pour les déboires des nababs du capitalisme financier, humiliés par les mensonges des gouvernements quant à la fin de la crise et le début de la régulation financière au sortir de 2008. Se moquerait-on encore avec tant de dérision du leitmotiv d’Arlette Laguiller ? L’heure qu’attendait le Comité Internationaliste arrivera peut-être bien plus tôt qu’il ne l’aurait espéré. Son objectif : que quand les rouages du capitalisme craqueront de toute part, plongeant l'humanité dans un IIIème massacre globalisé, les travailleurs, éveillés et conscients de la domination qu’ils subissent et de leur communauté de statut et de destin, soient prêts à s’unir pour porter le coup de grâce au système. Sur la place de l’Indépendance à Madrid se côtoient chômeurs, médecins, fonctionnaires, ingénieurs. Et c’est bien moins contre leur gouvernement qu’ils manifestent que contre un monde financier qui les oblige à se serrer la ceinture pour sauver des pions dont ils voient rarement la couleur…En Sarkozye le dividat ut ne permet pas encore une telle unité. De plus, le meilleur ami du MEDEF ne laissera pas le feu prendre aussi facilement. Souvenons-nous de la fin pathétique du tout aussi pathétique mouvement de contestation contre la réforme des retraites. Par ailleurs, chaque nation regarde les déboires des autres comme des exactions étrangères. Ce qui se passe de l’autre côté de la frontière ne nous regarde que quand on est personnellement lésé, comme le montre la colère de nos agriculteurs quant aux rémunérations pratiquées par les producteurs ibères. « Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! », ce n’est pas pour demain. Et le Comité Internationaliste a encore du temps devant lui pour poursuivre son porte-à-porte et diffuser ses idées. Quoiqu’il en soit, oui sa finalité est la suivante : quand le capitalisme sera à terre, que les travailleurs éveillés et conscients mettent en place le système naturel de production de la richesse pour tous : le communisme originel de Marx, la dictature du prolétariat de Lénine. Le scénario est plus qu’alléchant, et les évènements que nous connaissons en Europe lui donnent une crédibilité certaine.

Pourtant, des objections fondamentales que j’ai opposées aux membres du Comité n’ont pas trouvé contre-argument. D’abord le matérialisme historique selon lequel ces marxistes expliquent la domination de ce qu’ils appellent la bourgeoisie : selon eux, le système de production capitalistique a naturellement impliqué l’appropriation par les puissants de la force de travail des faibles. Or Spinoza entre autres a bien montré que la structure politique de la civilisation occidentale est déterminée bien avant la naissance du capitalisme économique par la matrice représentationnelle judéo-chrétienne. Ainsi donc, si comme le défend Engels avec pertinence l’économique surdétermine l’organisation sociopolitique, on ne doit pas oublier que l’organisation de la production est elle-même le fruit de déterminismes infraculturels séculaires. Deuxièmement, attribuer au seul système de production la détermination sociopolitique relève du fétichisme. Saint-Simon, concepteur de l’économie politique réticulaire moderne, avait pourtant bien prévenu ses ouailles : un système de production ne saurait être autre chose qu’un instrument, un objet qui ne possède pas d’animus en soi. Être anticapitaliste, ce serait exactement comme être anti-marteau, ou anti-faucille. Faire du capitalisme en soi la source des maux de l’humanité relève du même animisme qui fait du marché, de la bourse, de la conjoncture, de la crise, de la technologie, du réseau, les déterminants de nos devenirs sociétaux ou personnels. Nous avons créé un monde où Dieu est mort, mais nous nous sommes inventés de nouvelles divinités. La civilisation de la Raison est la plus mystique qu’ait connue l’Homme. Marché, crise, capitalisme sont des sortes de grands démons invisibles, capricieux et impitoyables, imprévisibles et sans considération pour les mortels, et comme toute divinité  qui se respecte, inappréhensibles par eux. Un collègue me disait justement : « ce que je ne comprends pas dans la crise, c’est qu’on nous parle des spéculateurs, des financiers, des agences de notation, mais moi, je ne sais pas qui c’est ». Les gourous de nos monstres sacrés eux-mêmes sont invisibles, se cachent dans d’obscures institutions au sommet des pyramides de fer et de béton des centres nerveux de la matrice. Ils n’ont ni nom, ni visage, au mieux imagine-t-on leur grande main qui s’étend sur le monde, tirant les milliards de ficelles des existences individuelles. Lucien Sfez nous explique que la fétichisation, tout comme les systèmes de pensée dichotomiques – pays du Nord / pays du Sud, droite / gauche, les Lumières / l’obscurantisme, les -philes / les -phobes, les pro / les anti, etc. – sont des marqueurs d’idéologie. Être anticapitaliste participe de la même idéologie que celle des plus ardents défenseurs des lois naturelles du marché : l’idéologie d’un monde où l’économie détermine le politique. Max Weber ou plus tard Luc Boltanski n’ont-ils pas démontré que le capitalisme n’était qu’une coquille dont le fonctionnement n’était défini que selon l’esprit qu’on lui avait insufflé ? Oublierait-on que les marchés, la crise, la conjoncture, ce sont des hommes qui les font, par leurs actions conjuguées ? "La crise, ce n'est pas un cataclysme qui serait 'arrivé' aux marchés ; elle est de fabrication humaine [...] Cette crise a été le résultat d'actes, de décisions et de raisonnements des professionnels du système financier [laissés libres voire encouragés dans ces actes par les professionnels du système politique faut-il spécifier]. Le système qui a si lamentablement échoué n'est pas 'arrivé. Il a été créé" (Stiglitz). Il y a bien des personnes derrière les vitres teintées des limousines qui se rendent annuellement à Davos. Les dérégulations, la suppression de l’Etat, les privatisations sont bien des volontés politiques et non des fatalités économiques, quoiqu’on veuille nous faire croire. Evo Morales l’a admirablement démontré. Être anticapitaliste, tout comme être capitaliste, n’est pas une philosophie politique, c’est une ineptie théorique. Je remercie au passage Olivier Besancenot d’avoir précisé son opinion, ce qui m’a permis de ne plus voter pour lui. C’est ce qui m’a poussé, démuni de référent politique conforme à mes idées, à fréquenter le Comité Internationaliste…pour y découvrir la même idéologie. Par ailleurs, le Comité revendique un investissement fort dans les mouvements syndicaux, signe supplémentaire d’appartenance au même corpus idéel que les dénommés capitalistes : qui douterait en y réfléchissant que les syndicats sont motivés par des enjeux de pouvoir et de corporation qui les rendent inaptes à représenter l’intérêt collectif ? Qui douterait après les accords finalement trouvés sur les retraites après une rébellion spectacle, de la connivence entre les responsables syndicaux, les politiciens et les pontes du capitalisme ? La rustine fait bel et bien partie de la roue qui écrase le pied du prolétaire. 

En définitive, je ne suis pas anticapitaliste, on ne peut pas être anticapitaliste. Marx a vu de là-haut les marxistes faire ce qu’avant lui Saint-Simon a vu faire les saint-simonistes : confondre l’objet et l’esprit, le moyen et la fin. Saint-Simon avait conceptualisé le réseau comme instrument de la répartition des forces productives et des richesses, invitant a mettre à l’horizontale la matrice patriarcale judéo-chrétienne, afin d’abattre le système de domination post-féodal et de réaliser « l’association universelle des frères ». Les saint-simonistes, ingénieurs, architectes, émerveillés par le « Nouveau Christianisme » ainsi proposé, aveuglés par l’ivresse révolutionnaire du concept réticulaire, se sont précipités dans une réification effrénée, construisant chemins de fer, réseaux de communication, canaux, ponts et chaussées à un rythme et avec une dévotion tels qu’ils ont fini par croire que la réification en-soi porterai la révolution sociale qu’elle devait permettre. Ils se sont abrogés de toute philosophie politique et l’instrument réseau s’est systématiquement retrouvé accaparé par l’ancienne matrice conceptuelle. Pareillement, les économistes classiques ont fait de l’accumulation du capital, qui à la base ne devait qu’être le moyen d’ « alimenter la richesse des peuples et des nations », une finalité, s’abrogeant de toute programmation sociopolitique. Et dans la même lignée, les marxistes considèrent l'abattage du capitalisme comme garant de la révolution politique. Les expériences staliniennes ou maoïstes nous montrent pourtant que l’abrogation du capitalisme ne garantit en rien la libération des peuples. Non, ce n’est pas le capitalisme qu’il faut abattre. Il serait d’ailleurs fortement préjudiciable de se priver de sa formidable capacité à améliorer le bien-être des sociétés grâce aux richesses et aux innovations qu’il sait produire en tout domaine. Ce qu’il faut abattre, c’est le système politique qui met cet instrument au service et au bénéfice d’une oligarchie qui se perpétue à travers les siècles. Les puissants d’aujourd’hui, Bourdieu nous le rappelle, ne sont autres que les héritiers des rois d’hier. Ce, pour la raison essentielle que depuis deux mille ans, la matrice sociopolitique judéo-chrétienne n’a pas été fondamentalement modifiée, malgré les schismes et les réformes. Quel que soit le système de production, c’est toujours un père, un fils et un esprit saint - le saint esprit du capitalisme - qui dominent le monde. Michel Volle nous décrit en ce sens le "mausolée" capitalistique français. Ce qu’il faut abattre et révolutionner c’est cet esprit, qui anime un système qui produit chaque année suffisamment de richesse pour subvenir aux besoins de deux fois la population mondiale. 

Troisième question, faut-il vraiment attendre qu’une nouvelle guerre mondiale éclate pour que les travailleurs puissent "se libérer de leurs chaînes" ? N’en a-t-on pas assez des centaines de millions d’être humains qui meurent chaque année des affres du capitalisme contemporain ? On prétendrait construire sa vie dans une perspective d'avenir dans un monde où toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim ?  Est-on si conscient de la virtualité des images dont on est chaque jour bombardé par les médias pour ne pas ressentir leur douleur au fond de notre chair ? Est-on suffisamment gavé de loisirs, de produits de consommation, de télé-réalité et de cachetons pour oublier que nous ne faisons qu'un ?

Jean Ziegler, "Les nouveaux maîtres du monde"
Rimbault écrivait déjà : "Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ;  général tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre"; tandis que Nietzsche plaidait pour "l'amour du lointain"...

Les « camarades » du Comité invitent à préparer les consciences. La fatalité du matérialisme historique fera qu’un jour la matrice capitaliste s’écroulera dans la guerre. Et naturellement, ce jour-là, nous saurons tous quoi faire. Mais les consciences ont-elles besoin d’être préparées pour réagir aux images de cadavres décharnés de sud-soudanais ? Nous pouvons bien accuser le capitalisme, la crise, les politiciens des maux qui nous touchent, qui font que nous payions notre café ou notre essence vingt centimes plus cher, mais comme le dit Jean Ziegler, quiconque meurt de faim est victime d’un assassinat dont nous sommes tous coupables. Chaque fois que l’indifférence ou la lassitude nous envahit au vu de "la misère du monde", nous devenons aussi monstrueux que ceux qui l’orchestrent directement, cyniquement. Attendre une nouvelle guerre mondiale ? La guerre est en cours pour la majorité des êtres humains qui peuplent cette terre. Et nierions-nous être en guerre, avec nos soldats qui meurent sur tous les terrains du monde ? Par ailleurs, qui sont ces représentants de l'ordre mondial capitaliste, ces bourgeois qu'il faudrait abattre ? Je ne veux pas la tête de Nicolas Sarkozy. Alain Badiou nous le dit : Sarkozy n’est qu’un avatar. Bouygues, Lagardère, Pinault, Bettencourt, Bolloré et leurs convives ne sont que des avatars, des agents, comme le dit pareillement Deleuze, où l'illustrent les Wachowskis. Je n’ai aucun ennemi, seulement des adversaires, ne suis confronté qu’à des acteurs sociaux aux intérêts divergents. Le projet du Comité est trop sanglant pour moi : attendre encore en regardant l’être humain mourir jusqu’à être assez mort pour avoir envie de tuer. Les leaders du Comité sont tous des universitaires de haut grade. Derrière les cravates rouges, sous les coiffes impeccables se cachent des cœurs et des esprits relativement négligeant quant au travailleur présumé inconscient. Ils font leurs tournées de propagande pour récolter des fonds, vendre leur journal - L'Internationaliste -, dans des quartiers de Paris Est et de Montreuil où la moitié des gens ne connaît pas de mot français de plus de deux syllabes. Où les trois quarts des gens ont vécu "en chair et en âme" les dysfonctionnements dont on voudrait leur faire prendre conscience. S’ils s’étaient arrêtés un instant pour écouter ces gens, ils auraient compris que ce qui leur fait défaut, ce n’est pas la conscience, mais l’espoir. Et de nos jours, où la matière fait loi, l’espoir ne se ravive plus avec des utopies, et depuis la mandature Mr. Sarkozy, non plus avec des promesses ou des slogans politiciens. Il faut des preuves, des faits, des réussites. Participant plusieurs fois aux tournées de porte-à-porte, je me suis trouvé très mauvais dans le rôle du marchand d’utapis. On m’a plus souvent acheté le journal pour que je cesse mon bavardage que par conviction d’un intérêt pour celui-ci. Nul besoin de discours, de journal, de conscience : quand le corps se meurt, il est prêt à toutes les révolutions, ou à toutes les réactions. 

Si je ne veux pas attendre plus longtemps, si je suis seul, sans réseau, sans pouvoir, comment réaliser une quelconque révolution ? Comment concevoir un "nouvel esprit du capitalisme" ? Et quel esprit ? Le Comité veut attendre les barricades. Les politiciens et les syndicalistes prétendent qu’ils changeront les choses par le haut. Les militants associatifs, les professionnels du social, de la santé, estiment changer les choses par le bas, goutte par goutte dans l’océan…Jean Ziegler lui compte sur le phénoménal potentiel de mobilisation de la société civile, ou évoque l’intelligence politique et la grandeur éthique d’hommes tels qu’Evo Morales Ayna. Je suis plus sceptique. Je comprends la position du rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, il ne peut se contenter d’évoquer les horreurs du capitalisme financier. Il lui faut croire qu’un monde meilleur est possible, il lui faut croire en l’homme, en sa soif de justice. Ses écrits aussi posés soient-ils transpirent d’une rage positive qui pousse chaque lecteur à changer définitivement son regard sur le monde, à s’engager. Il ne pourrait se permettre de conclusion pessimiste et fatale. Pourtant, il démontre bien la toute-puissance, l’intransigeance, l’arrogance, la « voracité » sans limite des « nouveaux maîtres du monde ». Si Evo Morales a pu démarrer sa révolution, c’est parce qu’il représentait une « minorité » ethnique opprimée de fait majoritaire au sein de la population nationale…Quel autre pays présente un tel schéma ? Quelques pays arabes peut-être, où une majorité chiite est dirigée par une minorité sunnite…majorité déjà victime de violentes répressions. Quel pays, disons, où des élections démocratiques sont possibles, présente un tel schéma ? Aucun. Partout dans le monde le pouvoir des nantis se maintient et se reproduit avec la complicité des politiques et des citoyens. Et quel français plaiderait pour l’annulation de la dette d’un pays du sud si cela impliquait des restrictions pour son portefeuille ? Je refuse la révolution par le sang. Et si je refuse aussi de faire du capitalisme un grand méchant loup, le producteur sui generis de la domination, des inégalités, de la disruption, il y a bien des facteurs culturels, techniques - non "naturels" - au fondement de l’avènement de ce système économique particulier. Tout un imaginaire qu'il faut "remodeler". En revanche, je rejoins les antidührings sur le fait que ce n’est plus par le culturel, le sociologique ou le politique qu’on pourra modifier ce système. Il s’est imposé partout et son pouvoir est désormais incoercible par la promotion d’idées nouvelles. Aucun nouvel esprit qu’on voudrait lui insuffler ne saurait aujourd'hui convaincre les foules. Ce n’est au contraire que par l’action économique qu’il sera possible, a posteriori, de présenter un nouvel esprit, un nouveau médium.











Critique de l'Economie Politique des Médias dans les années 70

D'après : Armand & Michèle MATTELART, De l’usage des médias en temps de crise, les nouveaux profils des industries de la culture, Paris, éd. Alain Moreau, 1979



Problématique générale : Comment les pouvoirs en place instrumentalisent les médias pour répondre aux différentes crises concomitantes ou successives (économiques, sociales, politiques) qui ont émergé dans les années 70 ?

Thèse des auteurs (endogène) : Les classes dirigeantes mettent en place un processus d’occultation des réalités liées aux situations de crise afin de détourner l’attention et la contestation potentielle des différents acteurs sociaux et de perpétuer et même consolider leur position dominante. Ils procèdent de deux manières : soit ils s’approprient les productions médiatiques et culturelles de l’époque et les détournent à leur avantage, soit ils impulsent eux-mêmes une production médiatique et culturelle porteuse d’idéologies, d’utopies et d’illusions qui assurent leur hégémonie. Le tour de force de ce processus d’occultation est non seulement de zapper les problématiques inhérentes aux crises, mais aussi et surtout de faire passer pour solutions libératrices les logiques qui sont à l’origine même de ces crises.

Hypothèses des auteurs :
- Les moyens de communication de masse ou « mass média » qui se développent à cette époque véhiculent l’illusion d’une libération des peuples et de la possibilité révolutionnaire de supprimer les inégalités sociales sont en réalité des moyens de distribution à l’échelle mondiale de l’idéologie dominante. Le terme « communication » est un abus de langage dans la mesure où dans les « mass media » il n’y a pas d’échange, la transmission étant unilatérale (émission sans retour).
- De même, la « culture de masse » est une usurpation puisque l’hétérogénéité, la rapidité et la quantité des informations transmises vont à l’encontre du pilier de la genèse d’une culture qu’est la mémorisation.
- Cette double illusion montre que l’usage de la massmédiatisation et de l’industrie culturelle instaure en réalité une culture de l’événement dont l’apanage est la désinformation quant aux phénomènes à l’origine des crises. Elle donne une image partiale de l’histoire qui se construit et s’impose au fur et à mesure qu’elle est remobillisée pour répondre aux crises nouvelles.
- Cette assertion se pose en porte-à-faux de ceux qui défendent que le politique est désormais subordonné à l’économique. Cet usage n’est pas moins un usage social qu’un usage capitalistique. Bien que la motivation initiale de l’innovation en matière de technologie de communication fût de développer les relations commerciales à l’échelle planétaire, l’objectif a posteriori n’est pas plus de réaliser des profits que d’épouser le projet de cooptation sociale nécessaire au maintien du système de la démocratie libérale et des classes dirigeantes.
- Instrument du pouvoir, cet usage des « mass media » se légitime en constituant ceux-ci comme emblème et vitrine de l’utopie technologique, fétichisation qui fait de la technique la promesse universelle d’une révolution sociétale.
- Vecteur de ce changement du monde par la technique, l’information – contenus et contenants – devient l’enjeu central des luttes politiques et économiques. Maîtriser l’information et les conventions qui président à sa diffusion, c’est tenir les rênes de l’évolution de la société, c’est avoir un pouvoir de contrôle social inédit.
- Cette information évidée de toute considération discréditant l’idéologie dominante se valorise et se légitime en s’accaparant et en vulgarisant le discours scientifique et intellectuel, en rangeant de son côté ceux qui le produisent, en stigmatisant ceux qui émettent des pensées dissidentes, en taxant leurs positions de relents aristocratiques, anarchistes, fascistes ou communistes à coup de rumeurs et de propagandes insidieuses. Elle légitime une restriction de la démocratie à l’encontre de tous ceux qui abusent de leur liberté pour menacer intrinsèquement l’ordre établi et l’indispensable contrôle social.
- Elle discrimine les mouvements contestataires émergeant des factions les plus dominées de la société mondiale, qui tentent d’accomplir une révolution sociale autrement que par la promotion technologique, et impose comme aspiration la plus désirable sa vision totalitaire et conservatrice du monde à travers une uniformisation culturelle globale.



Corpus de la problématique : Pour étayer leurs propositions, les auteurs entament une analyse généalogique de l’émergence du « nouvel ordre culturel » mondial. Ils s’intéressent à toutes les productions médiatiques des sociétés occidentales (Etats-Unis, Europe, Japon) : bandes dessinées (Marvell’s comics), journaux (Le Figaro, Le Monde …) et almanachs, dessins animés (Goldorak, productions de Walt Disney), émission télévisées ou radiophoniques, séries télévisées (Holocauste, Happy Days…), productions cinématographiques (Superman, Autant en emporte le vent), ouvrages littéraires (The Silent Revolution) etc. Ils ont également analysé les discours accompagnant toutes les innovations ou améliorations en matière de technologies d’information et de communication (audiovisuel, magnétoscope, satellite) émis soit par les politiques, soit par les scientifiques au cours de déclaration publiques, dans des journaux ou lors de colloques ou autres salons spécialisés dans ce domaine. En tant qu’ils s’intéressent à l’industrie culturelle, ils accordent une grande attention aux discours et publicités entourant les produits de consommation de masse mis sur le marché par les grandes entreprises (Coca-Cola, MacDonald, Ford, Kellogg’s, Colgate, l’Oréal…). Ils se penchent également sur les discours véhiculés au sein des institutions éducatives (grandes écoles, universités, MBA) et dans lesquels sont plongées les futures élites des nations. Ils nourrissent par ailleurs leurs propres positions avec les discours ou écrits de confrères sociologues ou anthropologues, de figures politiques marginales ou alternatives, d’écrivains, ou encore de publicitaires "repentis".



Méthodologie : Il s’agit exclusivement d’analyse des discours communs ou érudits, analyse des productions médiatiques, analyse des pratiques des consommateurs, analyse des pratiques de diffusion des producteurs, analyse des stratégies d’entreprise.



Démonstration : Elle consiste à identifier dans leur corpus les champs sémantiques, les analogies, les imaginaires-types récurrents qui véhiculent la mystification des technologies de communication et des productions culturelles et médiatiques de masse et font émerger les éléments qui étayent significativement leurs hypothèses. La mise en échos de tous les discours, de toutes les productions médiatiques de l’époque et de leur usage met en lumière une volonté transversale de ceux qui les émettent de plébisciter l’uniformisation culturelle et d’imposer ainsi comme valeurs communes les valeurs des classes dirigeantes.



Conclusion : Les auteurs concluent leur propos en insistant sur le déficit flagrant de discours critiques à l’égard de l’idéologie dominante et de l’usage qui est fait des moyens de communication de masse. Ils constatent que les classes dirigeantes ont réalisé avec succès leur objectif de noyer en grande partie les velléités dissidentes par un processus d’intériorisation de leurs valeurs à tous les niveaux de la société grâce à l’industrie culturelle diffusée par les « mass media ». Ils dénoncent ainsi l’instrumentalisation ou l’aveuglement de la pensée savante, la crise de l’institution universitaire et la facilité avec laquelle des visions simplistes et matérialistes telles que celle de MacLuhan se sont imposées dans la pensée moderne. Ils déplorent que les analyses critiques de leur époque se soient souvent arrêtées à l’observation du fonctionnement de l’appareil d’Etat et des pouvoirs dominants comme étant des structures monolithiques sans approfondir jusqu’à l’analyse des incohérences et des dysfonctionnements du système qui, témoignant de la réalité des antagonismes de classes et de la manière dont les classes dominées reçoivent le discours dominant, sont des viviers de points de vus alternatifs légitimes. Ils encouragent les entreprises généalogiques telles que la leur, considérant que seules de telles approches diachroniques, qui démontrent comment les discours et les pratiques sont des constructions spécifiques, peuvent divulguer la nasse d’idéologie et d’utopie qui les jalonne et les conditionne. En ce sens, dépassant la dichotomie de la vision classiste de Marx, ils prônent l’émergence d’une conscience citoyenne de tous les groupes sociaux qui, a travers les portes d’entrées correspondants à leur positions spécifiques dans le champs social, doivent multiplier les « fronts de lutte » contre l’hégémonie centrale. Ils s’inscrivent dans la lignée de la pensée proudhonienne, considérant que c’est par les trames d’un pouvoir populaire organisé dans la périphérie du système que pourra émerger un renouveau démocratique se posant en alternative à l’hégémonie du pouvoir central. Ils posent que la difficulté de cette révolte démocratique par le bas sera d’articuler les voix qui s’élèveront des différents niveaux de la société ; ils attribuent aux journalistes et aux intellectuels la responsabilité d’assurer cette cohérence et de saisir les moments de commotion sociale – moments où les positions alternatives prennent toute leur pertinence – pour les porter sur le devant de la scène publique. 



Apport : Cet ouvrage précurseur retrace efficacement le processus par lequel les pouvoirs ont instrumentalisé les médias pour construire et diffuser une culture de masse véhiculant les valeurs qui consolident la position des classes dirigeantes. Se situant à l’époque de l’avènement de la société de communication avec l’explosion des moyens de communications de masse, il montre bien comment le développement technologique n’a pas été simplement le produit d’une recherche de compétitivité et de profit des entreprises industrielles et commerciales, mais qu’il a été un véritable choix sociétal et politique impulsé par les factions dominantes de la société afin de perpétuer le système préexistant, allant ainsi à l’encontre de la posture théorique qui stipule que c’est l’évolution technologique qui détermine le social. La thèse qu’il défend a été largement reprise et il semble qu’une lecture contemporaine de celui-ci n’apporte rien de nouveau par rapport aux travaux sur l’usage des « mass media » qui lui ont succédé. Cependant, peu de productions intellectuelles s’inscrivant dans la lignée de cet ouvrage se sont inquiétées de réactualiser l’analyse des productions médiatiques et culturelles qu’il met en oeuvre, comme si cette démonstration de l’économie politique des médias n’était plus à faire, comme si celle-ci était passée dans le champ des lieux communs de l’analyse des moyens de communications de masse. Or, plonger dans l’entreprise généalogique accomplie par cet ouvrage nous rappelle qu’il faut rester attentif aux idéologies sous-jacentes portées par toutes les productions culturelles actuelles : nous avons en effet vite fait de laisser de côté cette grille de lecture qui nous semblait évidente lorsque nous nous retrouvons devant un écran, ébahis et aspirés par ce qui défile sous nous yeux, et qui a d’autant plus de pouvoir occultant que la technique pare aujourd’hui les messages véhiculés des plus beaux atours. En définitive, l’apport principal de cet ouvrage est qu’il nous rend particulièrement attentif au fait que la communication de crise, que l’on pensait volontiers être une communication spécialisée restreinte à des interventions ponctuelles, confinée dans des moments bien particuliers, est en réalité diffusée de manière continue et invisible dans toutes les productions culturelles de masse et les « mass media ».



Pistes : En ce sens, et conformément à sa conclusion, cet ouvrage peut largement susciter de nouveaux travaux d’analyse du contenu des productions massmédiatiques contemporaines. Il semble en effet que les études de contenu des médias, l’analyse de la production des discours liés aux transformations des modes de production capitalistes (le mode de production numérique, les énergies nouvelles etc.) et des modes de régulation de l’Etat sont actuellement loin de faire légion. Bien que vieux de plus d’un quart de siècle, cet ouvrage nous entraîne sur les pistes encore vierges d’une pensée qui se détache de l’utopie technologique qui connaît aujourd’hui une apogée inédite.



Repères bibliographiques :
Baudrillard J., Pour une critique de l’économie politique du signe, Paris, Gallimard, 1972
Breton P., Proulx S., L'Explosion de la communication, Paris, La Découverte, 1993
Ramonet I., La Tyrannie de la communication, Paris, Galilée, 1999
Montebello F., Le cinéma en France depuis les années 30, Paris, Armand Colin, 2005
Musso P., Critique des réseaux, Paris, PUF, coll. La politique éclatée, 2003
Piemme J.-M., La propagande inavouée, Paris, Bourgeois, coll. 10/18, 1975
Sfez L., Critique de la communication, Paris, Le Seuil, 3ème éd., 1992
Stiegler B., Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu, Le Monde diplomatique, juin 2004, pp.24-25