Un Parpin dans la piscine...
Partons des faits : le Loft, c’est d’abord l’exposition illimitée d’une sphère privée sur l’espace public. Une excellente instrumentalisation par l’industrie culturelle du voyeurisme "naturel" de l’acteur social. Qu’est-ce qui excite le plus les conversations des gens dans une société où la perte de sens est devenue l’apanage de l’existence ? Ce qui se passe chez le voisin, la vie privée, cachée dit-on de nos collègues, de nos patrons, des stars, de n’importe qui, les faits divers, les plus glauques si possible, qui sont le régal des journaux populaires. Pour résumer, tout le monde parle sur le dos de tout le monde. Dans l'optique durkheimienne, le perte de sens s'entend comme l'anomie caractéristique des sociétés individualistes, où les repères traditionnels qui permettent de caractériser de manière intemporelle le monde qui nous entoure s’effondrent. «
Dieu est mort »
nous disait Nietzsche, ainsi que sont ébranlées les vérités éternelles que constituaient les positions, les rôles et les statuts au sein des sphères familiale ou professionnelle, le poids immuable de la culture, les valeurs incoercibles. La libération des mœurs, impulsée par la société industrielle et son consumérisme débridé, a donné à chaque individu le droit et le pouvoir de se sortir de tout carcan traditionnel pour se construire une identité propre, originale. Ce qui de fait devient une illusion car avec l’uniformisation des productions, chacun vit plus ou moins de la même manière, si ce ne sont les particularismes caractéristiques de chaque tribu d’appartenance, qui ne sont que des étiquètes identitaires distinctives tout autant factrices de mimétisme. Le fait est que sous les maquillages tribaux, tout le monde est confronté à la même absence de critères objectifs d’évaluation. Que reste-t-il dès lors pour se situer, pour définir le monde, le caractériser ? C’est, nous le disions, l’autre, le voisin, le collègue. Socrate nous rappelait que c’est le contraire d’une chose qui permet son existence. Il n’y a pas de grand sans petit, pas de jeune sans vieux, pas de moi sans toi etc. Toute existence est relative à ce qu’elle n’est pas. La distinction, c'est-à-dire, l’affirmation de l’existence propre, est en effet le fait de la dialectique de négation de la négation, mise en lumière par Hegel dans la lignée du « omnis determinatio est negatio » spinozien. De même, Edgar Morin nous expliquerait aujourd'hui que sans délimitation (sans négation), il ne peut y avoir de définition d’un objet ou d’un sujet, pas d’affirmation du soi. L’individu décastré de ses carcans est comme un rond sans contour. Il est comme perdu en tant qu’entité distincte. Pierre Legendre en conclurait volontiers que c’est la raison pour laquelle « l’individu [juge] comme il respire ». Son existence est faîte de jugements ; il évalue en permanence le monde qui l’entoure, par comparaison, car c’est son seul moyen d’exister.
Dans un monde où les limites objectives sont flouées, c’est d’autant plus l’autre qui constitue l’étalon qui permet de se situer. Le voyeurisme du Loft est donc d’abord une réponse inouïe à la nécessité qu’a chacun de pouvoir se définir soi-même. « Je ne suis pas comme eux, je suis donc quelqu’un d’autre, je suis donc quelqu’un ». Par réaction aux évènements du Loft, chacun peut assouvir son désir (désir et non besoin, dans l’optique lacanienne) de caractériser sa propre existence, par rapport à des situations tout à fait banales de la vie courante, notamment dans les rapports avec des proches. C’est ce qui explique d’abord le succès du Loft. Nego ergo sum.
Qui dit jugement dit ensuite morale. Le Loft est une copie de l’émission Big Brother, dont le nom nous rappelle explicitement la teneur. Avec le Loft, on est en plein dans le domaine de la surveillance et du contrôle social. Ce que dit le Loft, c’est qu’en un sens, tout ce qu’on dit, tout ce qu’on fait, peut être su de tous. On le vit par extension dans l’image que l’on donne de soi par tous les médias possibles, dont le plus emblématique est aujourd’hui Facebook. Cette conscientisation amplifie la tendance de l’être humain à être acteur. Le paradigme du théâtre social n’a jamais été aussi poussé. La virtualité du Loft est performatrice de la réalité de nos comportements. Avec pour conséquence un recentrement aigu sur l'égo, car qui dit acteur, dit star potentielle. Si « Dieu est mort, […] ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux ? » Le Loft répond au fantasme et à la tyrannie d’une existence exemplaire, et agite l’exacerbation de l’ego consubstantielle de la société médiatique. Par observation, jugement et distinction des candidats de l’émission, il faut se perfectionner en permanence aux yeux des autres, donner la meilleure image de soi, pour ne pas être, comme les candidats, éliminé, disqualifié. Car, nous dit Foucault, surveiller et punir vont de paire. Au point qu’on s’observe en permanence en train d’agir. Avec pour effet pervers une confusion entre l’être et l’acteur, le soi et son rôle. Avec le Loft, on flirte avec les limites de la folie mise en scène par David Lynch dans "Inland Empire", et avec l’excitation de la subjugation du soi par l’excellence de son image pour le monde extérieur. Schizophrénie, paranoïa, mégalomanie, sont bel et bien les dérivés d’un égocentrisme pathologique. Et des maladies essentielles de la société moderne. Les Ashaninkas ne sauraient connaître de tels déboires. Le Loft réintroduit ce que nous avions désespérément perdu avec la mort de Dieu : quelqu’un d’invisible qui observe et juge en permanence. On a donc là une nouvelle mythologie, qui redonne enfin sens à l’existence, alors que tous les repères étaient perdus. C’est ce qui explique en deuxième lieu l’engouement pour le Loft, retrouvailles mises en scène avec un Être supérieur et incorporé à la vie quotidienne.
Le loft répond donc à des aspirations essentiellement anthropologiques et sociologiques, et dans cette compréhension, on s’épargne les qualifications qui s’arrêtent aux points de vue passionnels, en pour ou contre, en bien ou mal, en binômes marqueurs d’idéologie, comme le rappelle Lucien Sfez, et aux visions « cauchemardesques » décrites par Schneidermann. On a souvent dénoncé ceux qui qualifiaient le Loft de « phénomène de société », rechignant grossièrement au fait que notre société puisse « en être arrivée là », masquant souvent une réaction nostalgique à l’éloignement « du bon vieux temps » de la décence et de la morale traditionnelle. Or le Loft est précisément un phénomène de société, un avatar de ce que deviennent les groupes humains dans la société contemporaine. La grossièreté que l’on attribue souvent avec dégoût et pudibonderie au Loft n’est que la version moderne de la caricature avec laquelle jouait avec succès Molière pour dépeindre et critiquer en filigrane la société qui l’entourait. On s’est d’ailleurs rendu compte à posteriori que les candidats du Loft n’avaient rien des quidams normaux que l’on croise dans la rue, mais avaient été soigneusement triés sur le volet de ce qui peut se faire de plus inculte et prosaïque dans la société. Des Guignols au sens propre, « en chair et en os » se plairait à élucubrer Dühring. Bien sûr, ne comparons pas les producteurs de M6, seulement motivés par l’appât du gain, à un Molière, qui consciemment et volontairement développait ainsi le satyre de sa société. Les concepteurs, surtout dans l’industrie médiatique, sont plus que souvent incapables de prévoir l’appropriation qui sera faîte de leur produit par le public – Pierre Musso nous l’explique avec l’exemple du SMS, dont l’usage a dépassé de loin les intentions qu’y avaient placées ses inventeurs. Mais tout de même, il faut reconnaître que les velléités mercantiles de l’industrie culturelle ont su exploiter à merveille l’intuition que Big Brother et déclinaisons pourraient répondre aux désirs profonds de l’homo numericus. Cyniquement, cela démontre l’ampleur de leur humanité.
Références :
E. Durkheim, Le Suicide. Étude de sociologie (1897), Paris, Payot, 2009
F. Nietzsche, Le Gai Savoir, trad. P. Wotling, Paris, GF Flammarion, 2000
Platon, Phédon, trad. M. Dixsault, Paris, GF Flammarion, 1991
G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, trad. J.B. Baillie, Londres, Harper & Row, 1967
B. Spinoza, Traité Théologico-Politique, trad. Ch. Appuhn, Paris, Garnier Frères, 1965
E. Morin, La Complexité Humaine, Paris, Champs l’Essentiel – Flammarion, 1994
P. Legendre, Leçons VI, Paris, Fayard, 1992,
G. Orwell, 1984, New York, Harcourt – Brace & Co. 1949
M. Foucault, Surveiller et Punir, Paris, Gallimard, 1975
L. Sfez, Technique et Idéologie, un enjeu de pouvoir, Paris, Le Seuil, 2002
D. Schneidermann, Le Cauchemar Médiatique, Paris, Denoël Impacts, 2003
P. Musso, L. Ponthou, E. Seulliet, Fabriquer le futur, Paris, Village mondial, 2005
E. Durkheim, Le Suicide. Étude de sociologie (1897), Paris, Payot, 2009
F. Nietzsche, Le Gai Savoir, trad. P. Wotling, Paris, GF Flammarion, 2000
Platon, Phédon, trad. M. Dixsault, Paris, GF Flammarion, 1991
G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, trad. J.B. Baillie, Londres, Harper & Row, 1967
B. Spinoza, Traité Théologico-Politique, trad. Ch. Appuhn, Paris, Garnier Frères, 1965
E. Morin, La Complexité Humaine, Paris, Champs l’Essentiel – Flammarion, 1994
P. Legendre, Leçons VI, Paris, Fayard, 1992,
G. Orwell, 1984, New York, Harcourt – Brace & Co. 1949
M. Foucault, Surveiller et Punir, Paris, Gallimard, 1975
L. Sfez, Technique et Idéologie, un enjeu de pouvoir, Paris, Le Seuil, 2002
D. Schneidermann, Le Cauchemar Médiatique, Paris, Denoël Impacts, 2003
P. Musso, L. Ponthou, E. Seulliet, Fabriquer le futur, Paris, Village mondial, 2005
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