mardi 25 décembre 2012

Capitologie


Témoignage                                                                                                                    02/05/11


La participation citoyenne m’a toujours été problématique. Les sciences humaines nourrissent d'un sentiment de révolte quant aux affres du capitalisme financier mondialisé et j’ai naturellement prêté attention à la Ligue Communiste Révolutionnaire, encore peu alerte quant aux motivations essentielles de ce mouvement, mais reconnaissant toutefois sa pertinence critique quant à un système dont le fonctionnement accablait l’humanité de domination, d’inégalité et de disruption. Ma première expérience électorale fut un traumatisme : lors des présidentielles du 21 avril 2002, excédés par le marketing politicien pratiqué par le candidat socialiste, des millions d’électeurs de gauche avaient choisi de faire entendre leur dissidence vis-à-vis d’une social-démocratie qui profitait à plein des prémices du boursoufflement des différentes bulles économiques mais n'était déjà plus en mesure de masquer sa crise identitaire quant aux travers de la mondialisation capitalisteIls étaient par ailleurs assurés par les instituts de sondages, sacro-saints étalons de la vie politique, que leur subversion serait sans conséquence.

Mais les électeurs de droite eux, ne tergiversèrent pas : fanatisés par "le cauchemar médiatique" de l’insécurité (Schneidermann), ils votèrent massivement pour le candidat du Front National, évinçant du second tour toute alternative au candidat de la droite traditionnelle. Une semaine plus tard, il me fut impossible d’aller voter pour Jacques Chirac. J’ai vu les français, honteux et hypocrites, s’insurger contre la présence au second tour d’un candidat soi-disant fasciste sans jamais reconnaître leur responsabilité dans cet état de fait. Tout le monde s’est mis à crier au loup et à la mobilisation citoyenne impliquant de voter pour un président sortant tout à coup auréolé de la vertu républicaine des pères fondateurs - pendant que son adversaire était universellement traité comme le dernier des nazis... L'un des plus emblématiques moments de la stigmatisation structurelle - quoi de plus anti-démocratique - qu'ont subi un cinquième des électeurs français. L'un de ces grands moment où aveuglés par la bêtise, quelle qu'en soit l'origine, on tombe dans les réactions les plus contraires à ce que l'on prétend défendre. Pour moi les choses étaient claires : les français avaient les candidats qu'ils méritaient, un facho s’il en est, et un escroc avéré, dont on n’a pas encore fini, presque dix ans plus tard, de juger les délits. Chirac fut réélu avec le score d’un « président de république bananière ». Quelques semaines plus tard, c’est en traînant les pieds que je me dirigeai vers les urnes pour voter pour la candidate socialiste aux législatives. Je n'ai même pas calculé son nom, ni même a fortiori son programme. Juste faire en sorte que le pire soit moins pire. Blasé par la politique, j’ai alimenté comme des millions d’autres l’absentéisme, le désintérêt croissant pour une politique politicienne qui ne changeait rien, fondamentalement, au devenir des individus. En 2007, j’ai voté pour Ségolène Royal à reculons, refusant de réitérer le traumatisme de 2002, tout en sachant parfaitement que la communication de monsieur Sarkozy avait été si excellemment populiste qu’il parviendrait à siphonner les voix de l’extrême droite et à se faire élire avec une marge confortable. Je détestais tous ces prolétaires incultes et influençables qui s’étaient laissés illuminer par les mille et une promesses de l’ami du MEDEF, dont beaucoup ont aujourd'hui du mal à citer une action positive. Peu après, la LCR, qui gardait encore toutes mes faveurs, amorça son mouvement de reconversion, qui devait aboutir en 2009 à la fondation du Nouveau Parti Anticapitaliste. Je fus dès lors définitivement démuni de référent politique, car je refusais en principe un parti qui se bâtissait « contre ». L’anticapitalisme ne saurait définir un programme politique. Par ailleurs, bien que les écologistes fissent une percée intéressante lors des Européennes de 2009, s’éloignant du « tout vert » pour s’approprier des thématiques socio-économiques élargies, je n’étais pas convaincu qu’ils fussent définitivement sorti du radicalisme et du prosélytisme qui me leur semblait propre. Le départ quelques années plus tard de Daniel Cohn-Bendit d’Europe Ecologie et le plébiscite par la première secrétaire de Nicolas Hulot comme candidat pour les élections présidentielles de 2012 me le confirmèrent (bien que les militants préférèrent à mon grand soulagement Eva Joly à l'écologie façon TF1). 

Je me suis dès lors totalement désintéressé de la res publica me concentrant exclusivement sur mon quotidien, regardant avec cynisme le monde s’écrouler autour de moi, depuis la crise de 2008, dont nous constatons les contrecoups aujourd’hui encore. Nous avions tous choisi, nous sommes tous responsables du système qui nous tape sur la tête. Responsables par notre aveuglement, notre égocentrisme et notre crédulité. Notre inculture également, car tout ce qui se déroule sous nos yeux avait été décrit des décennies auparavant par les meilleurs spécialistes, Josef Stiglitz notamment, qui dans les années 80 nous annonçait déjà la crise financière que nous connaissons. Il nous aurait peut-être suffit de lire, de nous instruire et de comprendre pour ne pas laisser tout cela se mettre en place. J’ai eu la possibilité d’étudier longuement à l’université, et c’est sans surprise, si ce n’est ce soir du 21 avril 2002 (je ne pensais pas que le fait que « dans les sondages le FN monte » puisse aller jusque là), que je regarde l’Histoire de notre monde se défaire.

C’est 'par hasard' que j’ai pris contact avec le Comité Internationaliste. Le 1er mai 2011, je me promenais au hasard avec des amis. Nous étions amusés de voir que bien plus que de travailleurs français manifestant pour leurs droits et leurs acquis sociaux, les cortèges étaient composés d’une succession de représentants ethniques, manifestant sous la bannière du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Point à mirer de bannière d'un quelconque syndicat ou parti politique national : place de la République à Paris se succédaient tamouls, tunisiens, palestiniens, kurdes, ivoiriens, égyptiens, libyens…donnant à la fête du travail une tout autre saveur que son intention initiale. C’est alors que je croisais deux camarades distribuant leur journal, l’Internationaliste. Enthousiasmé par la mobilisation des peuples du sud contre l’oppression, et par ailleurs fatigué de l’indifférence forcée dans laquelle me plongeait le champ politique français actuel, je laissais mes coordonnées, intéressé à découvrir l’alternative proposée par le Comité...


La Fête Nationale du Travail, Paris, 2011


J’ai suivi pendant quelques semaines le Comité Internationaliste. Ce groupuscule marxiste-léniniste dresse avec une pertinence que ne nieraient pas un Ziegler ou un Stiglitz l’état des lieux de notre civilisation capitaliste mondialisée et de ses travers. Son idéologie est la suivante : le capitalisme est intrinsèquement producteur d’asservissement car il implique l’exploitation de la force de production d’une partie de l’humanité par une autre partie de l’humanité. De fait, la seule solution pour mettre fin aux injustices, est de mettre à bas le capitalisme. Sa méthode : l’éveil de la conscience de tous ceux qui subissent la domination, à savoir les travailleurs, par opposition aux rentiers, qui vivent des fruits de leur capital. Le capitalisme, de par sa logique de production et son infinalité d’accumulation de richesses, est voué à terme à provoquer une nouvelle guerre mondiale... Les ressources naturelles qu'il exploite s’épuiseront en effet tôt ou tard, les travailleurs seront de plus en plus démunis, de moins en moins en mesure d’assurer la reproduction de leurs conditions minimales d’existence. Pour l’instant les exclus restent majoritairement "de l’autre côté de la Méditerranée". Leur nombre augmente certes, mais ils n’auront jamais les moyens matériels de nous envahir réellement pour réclamer leur part légitime de la richesse mondiale. En revanche, quand les travailleurs autochtones seront trop accablés par la pauvreté, les rues des pays riches se mettront à brûler. On le voit déjà sous nos yeux en Grande-Bretagne, où une simple affaire de délinquance à donné l’occasion à tout une partie de damnés de sortir de leur trou pour aller piller les richesses de Babylone. Michel Wieviorka explique en effet et justement que ce mouvement est né de l’exclusion, la pauvreté, et du racisme structurel. Toutefois, il n’a aucune animation politique et n’est que le sursaut opportuniste d’une colère latente parmi tous les peuples d’Europe, soumis à ce que Christine Lagarde, alors ministre de l’économie de la France, a toujours refusé de qualifier de rigueur ou d’austérité. On se souviendra pour l’anecdote de ses multiples pirouettes néologiques avant que François Baroin, porte-parole du gouvernement français, ne lâche le terme, lassé par la pression médiatique. La Grande-Bretagne fait l’actualité. Mais depuis de nombreuses semaines déjà le peuple grec est en révolte, rejoint plus tard par les Indignados espagnols, imités timidement par quelques français rapidement délogés place de la Bastille. Israël, ce pays dont extérieurement on ne doutait pas de la solidarité sociopolitique, est en proie à un mouvement social de masse. Les irlandais assument en silence la déliquescence d’une richesse dont ils n’auront gouté les saveurs que le temps du gonflement et de l’explosion des bulles numérique et immobilière. Les portugais ne sont pas mieux lotis, pas plus que les italiens, déjà habitués de longue date à se débrouiller, dans un pays où la notion de pouvoir public n’a jamais été qu’un slogan de téléréalité.  

Les peuples grondent, refusent de payer une seconde fois pour les déboires des nababs du capitalisme financier, humiliés par les mensonges des gouvernements quant à la fin de la crise et le début de la régulation financière au sortir de 2008. Se moquerait-on encore avec tant de dérision du leitmotiv d’Arlette Laguiller ? L’heure qu’attendait le Comité Internationaliste arrivera peut-être bien plus tôt qu’il ne l’aurait espéré. Son objectif : que quand les rouages du capitalisme craqueront de toute part, plongeant l'humanité dans un IIIème massacre globalisé, les travailleurs, éveillés et conscients de la domination qu’ils subissent et de leur communauté de statut et de destin, soient prêts à s’unir pour porter le coup de grâce au système. Sur la place de l’Indépendance à Madrid se côtoient chômeurs, médecins, fonctionnaires, ingénieurs. Et c’est bien moins contre leur gouvernement qu’ils manifestent que contre un monde financier qui les oblige à se serrer la ceinture pour sauver des pions dont ils voient rarement la couleur…En Sarkozye le dividat ut ne permet pas encore une telle unité. De plus, le meilleur ami du MEDEF ne laissera pas le feu prendre aussi facilement. Souvenons-nous de la fin pathétique du tout aussi pathétique mouvement de contestation contre la réforme des retraites. Par ailleurs, chaque nation regarde les déboires des autres comme des exactions étrangères. Ce qui se passe de l’autre côté de la frontière ne nous regarde que quand on est personnellement lésé, comme le montre la colère de nos agriculteurs quant aux rémunérations pratiquées par les producteurs ibères. « Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! », ce n’est pas pour demain. Et le Comité Internationaliste a encore du temps devant lui pour poursuivre son porte-à-porte et diffuser ses idées. Quoiqu’il en soit, oui sa finalité est la suivante : quand le capitalisme sera à terre, que les travailleurs éveillés et conscients mettent en place le système naturel de production de la richesse pour tous : le communisme originel de Marx, la dictature du prolétariat de Lénine. Le scénario est plus qu’alléchant, et les évènements que nous connaissons en Europe lui donnent une crédibilité certaine.

Pourtant, des objections fondamentales que j’ai opposées aux membres du Comité n’ont pas trouvé contre-argument. D’abord le matérialisme historique selon lequel ces marxistes expliquent la domination de ce qu’ils appellent la bourgeoisie : selon eux, le système de production capitalistique a naturellement impliqué l’appropriation par les puissants de la force de travail des faibles. Or Spinoza entre autres a bien montré que la structure politique de la civilisation occidentale est déterminée bien avant la naissance du capitalisme économique par la matrice représentationnelle judéo-chrétienne. Ainsi donc, si comme le défend Engels avec pertinence l’économique surdétermine l’organisation sociopolitique, on ne doit pas oublier que l’organisation de la production est elle-même le fruit de déterminismes infraculturels séculaires. Deuxièmement, attribuer au seul système de production la détermination sociopolitique relève du fétichisme. Saint-Simon, concepteur de l’économie politique réticulaire moderne, avait pourtant bien prévenu ses ouailles : un système de production ne saurait être autre chose qu’un instrument, un objet qui ne possède pas d’animus en soi. Être anticapitaliste, ce serait exactement comme être anti-marteau, ou anti-faucille. Faire du capitalisme en soi la source des maux de l’humanité relève du même animisme qui fait du marché, de la bourse, de la conjoncture, de la crise, de la technologie, du réseau, les déterminants de nos devenirs sociétaux ou personnels. Nous avons créé un monde où Dieu est mort, mais nous nous sommes inventés de nouvelles divinités. La civilisation de la Raison est la plus mystique qu’ait connue l’Homme. Marché, crise, capitalisme sont des sortes de grands démons invisibles, capricieux et impitoyables, imprévisibles et sans considération pour les mortels, et comme toute divinité  qui se respecte, inappréhensibles par eux. Un collègue me disait justement : « ce que je ne comprends pas dans la crise, c’est qu’on nous parle des spéculateurs, des financiers, des agences de notation, mais moi, je ne sais pas qui c’est ». Les gourous de nos monstres sacrés eux-mêmes sont invisibles, se cachent dans d’obscures institutions au sommet des pyramides de fer et de béton des centres nerveux de la matrice. Ils n’ont ni nom, ni visage, au mieux imagine-t-on leur grande main qui s’étend sur le monde, tirant les milliards de ficelles des existences individuelles. Lucien Sfez nous explique que la fétichisation, tout comme les systèmes de pensée dichotomiques – pays du Nord / pays du Sud, droite / gauche, les Lumières / l’obscurantisme, les -philes / les -phobes, les pro / les anti, etc. – sont des marqueurs d’idéologie. Être anticapitaliste participe de la même idéologie que celle des plus ardents défenseurs des lois naturelles du marché : l’idéologie d’un monde où l’économie détermine le politique. Max Weber ou plus tard Luc Boltanski n’ont-ils pas démontré que le capitalisme n’était qu’une coquille dont le fonctionnement n’était défini que selon l’esprit qu’on lui avait insufflé ? Oublierait-on que les marchés, la crise, la conjoncture, ce sont des hommes qui les font, par leurs actions conjuguées ? "La crise, ce n'est pas un cataclysme qui serait 'arrivé' aux marchés ; elle est de fabrication humaine [...] Cette crise a été le résultat d'actes, de décisions et de raisonnements des professionnels du système financier [laissés libres voire encouragés dans ces actes par les professionnels du système politique faut-il spécifier]. Le système qui a si lamentablement échoué n'est pas 'arrivé. Il a été créé" (Stiglitz). Il y a bien des personnes derrière les vitres teintées des limousines qui se rendent annuellement à Davos. Les dérégulations, la suppression de l’Etat, les privatisations sont bien des volontés politiques et non des fatalités économiques, quoiqu’on veuille nous faire croire. Evo Morales l’a admirablement démontré. Être anticapitaliste, tout comme être capitaliste, n’est pas une philosophie politique, c’est une ineptie théorique. Je remercie au passage Olivier Besancenot d’avoir précisé son opinion, ce qui m’a permis de ne plus voter pour lui. C’est ce qui m’a poussé, démuni de référent politique conforme à mes idées, à fréquenter le Comité Internationaliste…pour y découvrir la même idéologie. Par ailleurs, le Comité revendique un investissement fort dans les mouvements syndicaux, signe supplémentaire d’appartenance au même corpus idéel que les dénommés capitalistes : qui douterait en y réfléchissant que les syndicats sont motivés par des enjeux de pouvoir et de corporation qui les rendent inaptes à représenter l’intérêt collectif ? Qui douterait après les accords finalement trouvés sur les retraites après une rébellion spectacle, de la connivence entre les responsables syndicaux, les politiciens et les pontes du capitalisme ? La rustine fait bel et bien partie de la roue qui écrase le pied du prolétaire. 

En définitive, je ne suis pas anticapitaliste, on ne peut pas être anticapitaliste. Marx a vu de là-haut les marxistes faire ce qu’avant lui Saint-Simon a vu faire les saint-simonistes : confondre l’objet et l’esprit, le moyen et la fin. Saint-Simon avait conceptualisé le réseau comme instrument de la répartition des forces productives et des richesses, invitant a mettre à l’horizontale la matrice patriarcale judéo-chrétienne, afin d’abattre le système de domination post-féodal et de réaliser « l’association universelle des frères ». Les saint-simonistes, ingénieurs, architectes, émerveillés par le « Nouveau Christianisme » ainsi proposé, aveuglés par l’ivresse révolutionnaire du concept réticulaire, se sont précipités dans une réification effrénée, construisant chemins de fer, réseaux de communication, canaux, ponts et chaussées à un rythme et avec une dévotion tels qu’ils ont fini par croire que la réification en-soi porterai la révolution sociale qu’elle devait permettre. Ils se sont abrogés de toute philosophie politique et l’instrument réseau s’est systématiquement retrouvé accaparé par l’ancienne matrice conceptuelle. Pareillement, les économistes classiques ont fait de l’accumulation du capital, qui à la base ne devait qu’être le moyen d’ « alimenter la richesse des peuples et des nations », une finalité, s’abrogeant de toute programmation sociopolitique. Et dans la même lignée, les marxistes considèrent l'abattage du capitalisme comme garant de la révolution politique. Les expériences staliniennes ou maoïstes nous montrent pourtant que l’abrogation du capitalisme ne garantit en rien la libération des peuples. Non, ce n’est pas le capitalisme qu’il faut abattre. Il serait d’ailleurs fortement préjudiciable de se priver de sa formidable capacité à améliorer le bien-être des sociétés grâce aux richesses et aux innovations qu’il sait produire en tout domaine. Ce qu’il faut abattre, c’est le système politique qui met cet instrument au service et au bénéfice d’une oligarchie qui se perpétue à travers les siècles. Les puissants d’aujourd’hui, Bourdieu nous le rappelle, ne sont autres que les héritiers des rois d’hier. Ce, pour la raison essentielle que depuis deux mille ans, la matrice sociopolitique judéo-chrétienne n’a pas été fondamentalement modifiée, malgré les schismes et les réformes. Quel que soit le système de production, c’est toujours un père, un fils et un esprit saint - le saint esprit du capitalisme - qui dominent le monde. Michel Volle nous décrit en ce sens le "mausolée" capitalistique français. Ce qu’il faut abattre et révolutionner c’est cet esprit, qui anime un système qui produit chaque année suffisamment de richesse pour subvenir aux besoins de deux fois la population mondiale. 

Troisième question, faut-il vraiment attendre qu’une nouvelle guerre mondiale éclate pour que les travailleurs puissent "se libérer de leurs chaînes" ? N’en a-t-on pas assez des centaines de millions d’être humains qui meurent chaque année des affres du capitalisme contemporain ? On prétendrait construire sa vie dans une perspective d'avenir dans un monde où toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim ?  Est-on si conscient de la virtualité des images dont on est chaque jour bombardé par les médias pour ne pas ressentir leur douleur au fond de notre chair ? Est-on suffisamment gavé de loisirs, de produits de consommation, de télé-réalité et de cachetons pour oublier que nous ne faisons qu'un ?

Jean Ziegler, "Les nouveaux maîtres du monde"
Rimbault écrivait déjà : "Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ;  général tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre"; tandis que Nietzsche plaidait pour "l'amour du lointain"...

Les « camarades » du Comité invitent à préparer les consciences. La fatalité du matérialisme historique fera qu’un jour la matrice capitaliste s’écroulera dans la guerre. Et naturellement, ce jour-là, nous saurons tous quoi faire. Mais les consciences ont-elles besoin d’être préparées pour réagir aux images de cadavres décharnés de sud-soudanais ? Nous pouvons bien accuser le capitalisme, la crise, les politiciens des maux qui nous touchent, qui font que nous payions notre café ou notre essence vingt centimes plus cher, mais comme le dit Jean Ziegler, quiconque meurt de faim est victime d’un assassinat dont nous sommes tous coupables. Chaque fois que l’indifférence ou la lassitude nous envahit au vu de "la misère du monde", nous devenons aussi monstrueux que ceux qui l’orchestrent directement, cyniquement. Attendre une nouvelle guerre mondiale ? La guerre est en cours pour la majorité des êtres humains qui peuplent cette terre. Et nierions-nous être en guerre, avec nos soldats qui meurent sur tous les terrains du monde ? Par ailleurs, qui sont ces représentants de l'ordre mondial capitaliste, ces bourgeois qu'il faudrait abattre ? Je ne veux pas la tête de Nicolas Sarkozy. Alain Badiou nous le dit : Sarkozy n’est qu’un avatar. Bouygues, Lagardère, Pinault, Bettencourt, Bolloré et leurs convives ne sont que des avatars, des agents, comme le dit pareillement Deleuze, où l'illustrent les Wachowskis. Je n’ai aucun ennemi, seulement des adversaires, ne suis confronté qu’à des acteurs sociaux aux intérêts divergents. Le projet du Comité est trop sanglant pour moi : attendre encore en regardant l’être humain mourir jusqu’à être assez mort pour avoir envie de tuer. Les leaders du Comité sont tous des universitaires de haut grade. Derrière les cravates rouges, sous les coiffes impeccables se cachent des cœurs et des esprits relativement négligeant quant au travailleur présumé inconscient. Ils font leurs tournées de propagande pour récolter des fonds, vendre leur journal - L'Internationaliste -, dans des quartiers de Paris Est et de Montreuil où la moitié des gens ne connaît pas de mot français de plus de deux syllabes. Où les trois quarts des gens ont vécu "en chair et en âme" les dysfonctionnements dont on voudrait leur faire prendre conscience. S’ils s’étaient arrêtés un instant pour écouter ces gens, ils auraient compris que ce qui leur fait défaut, ce n’est pas la conscience, mais l’espoir. Et de nos jours, où la matière fait loi, l’espoir ne se ravive plus avec des utopies, et depuis la mandature Mr. Sarkozy, non plus avec des promesses ou des slogans politiciens. Il faut des preuves, des faits, des réussites. Participant plusieurs fois aux tournées de porte-à-porte, je me suis trouvé très mauvais dans le rôle du marchand d’utapis. On m’a plus souvent acheté le journal pour que je cesse mon bavardage que par conviction d’un intérêt pour celui-ci. Nul besoin de discours, de journal, de conscience : quand le corps se meurt, il est prêt à toutes les révolutions, ou à toutes les réactions. 

Si je ne veux pas attendre plus longtemps, si je suis seul, sans réseau, sans pouvoir, comment réaliser une quelconque révolution ? Comment concevoir un "nouvel esprit du capitalisme" ? Et quel esprit ? Le Comité veut attendre les barricades. Les politiciens et les syndicalistes prétendent qu’ils changeront les choses par le haut. Les militants associatifs, les professionnels du social, de la santé, estiment changer les choses par le bas, goutte par goutte dans l’océan…Jean Ziegler lui compte sur le phénoménal potentiel de mobilisation de la société civile, ou évoque l’intelligence politique et la grandeur éthique d’hommes tels qu’Evo Morales Ayna. Je suis plus sceptique. Je comprends la position du rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, il ne peut se contenter d’évoquer les horreurs du capitalisme financier. Il lui faut croire qu’un monde meilleur est possible, il lui faut croire en l’homme, en sa soif de justice. Ses écrits aussi posés soient-ils transpirent d’une rage positive qui pousse chaque lecteur à changer définitivement son regard sur le monde, à s’engager. Il ne pourrait se permettre de conclusion pessimiste et fatale. Pourtant, il démontre bien la toute-puissance, l’intransigeance, l’arrogance, la « voracité » sans limite des « nouveaux maîtres du monde ». Si Evo Morales a pu démarrer sa révolution, c’est parce qu’il représentait une « minorité » ethnique opprimée de fait majoritaire au sein de la population nationale…Quel autre pays présente un tel schéma ? Quelques pays arabes peut-être, où une majorité chiite est dirigée par une minorité sunnite…majorité déjà victime de violentes répressions. Quel pays, disons, où des élections démocratiques sont possibles, présente un tel schéma ? Aucun. Partout dans le monde le pouvoir des nantis se maintient et se reproduit avec la complicité des politiques et des citoyens. Et quel français plaiderait pour l’annulation de la dette d’un pays du sud si cela impliquait des restrictions pour son portefeuille ? Je refuse la révolution par le sang. Et si je refuse aussi de faire du capitalisme un grand méchant loup, le producteur sui generis de la domination, des inégalités, de la disruption, il y a bien des facteurs culturels, techniques - non "naturels" - au fondement de l’avènement de ce système économique particulier. Tout un imaginaire qu'il faut "remodeler". En revanche, je rejoins les antidührings sur le fait que ce n’est plus par le culturel, le sociologique ou le politique qu’on pourra modifier ce système. Il s’est imposé partout et son pouvoir est désormais incoercible par la promotion d’idées nouvelles. Aucun nouvel esprit qu’on voudrait lui insuffler ne saurait aujourd'hui convaincre les foules. Ce n’est au contraire que par l’action économique qu’il sera possible, a posteriori, de présenter un nouvel esprit, un nouveau médium.











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