D'après : Armand & Michèle MATTELART, De l’usage des médias en temps de crise, les nouveaux profils des industries de la culture, Paris, éd. Alain Moreau, 1979
Problématique générale : Comment les pouvoirs en place instrumentalisent les médias pour répondre aux différentes crises concomitantes ou successives (économiques, sociales, politiques) qui ont émergé dans les années 70 ?
Thèse des auteurs (endogène) : Les classes dirigeantes mettent en place un processus d’occultation des réalités liées aux situations de crise afin de détourner l’attention et la contestation potentielle des différents acteurs sociaux et de perpétuer et même consolider leur position dominante. Ils procèdent de deux manières : soit ils s’approprient les productions médiatiques et culturelles de l’époque et les détournent à leur avantage, soit ils impulsent eux-mêmes une production médiatique et culturelle porteuse d’idéologies, d’utopies et d’illusions qui assurent leur hégémonie. Le tour de force de ce processus d’occultation est non seulement de zapper les problématiques inhérentes aux crises, mais aussi et surtout de faire passer pour solutions libératrices les logiques qui sont à l’origine même de ces crises.
Hypothèses des auteurs :
- Les moyens de communication de masse ou « mass média » qui se développent à cette époque véhiculent l’illusion d’une libération des peuples et de la possibilité révolutionnaire de supprimer les inégalités sociales sont en réalité des moyens de distribution à l’échelle mondiale de l’idéologie dominante. Le terme « communication » est un abus de langage dans la mesure où dans les « mass media » il n’y a pas d’échange, la transmission étant unilatérale (émission sans retour).
- De même, la « culture de masse » est une usurpation puisque l’hétérogénéité, la rapidité et la quantité des informations transmises vont à l’encontre du pilier de la genèse d’une culture qu’est la mémorisation.
- Cette double illusion montre que l’usage de la massmédiatisation et de l’industrie culturelle instaure en réalité une culture de l’événement dont l’apanage est la désinformation quant aux phénomènes à l’origine des crises. Elle donne une image partiale de l’histoire qui se construit et s’impose au fur et à mesure qu’elle est remobillisée pour répondre aux crises nouvelles.
- Cette assertion se pose en porte-à-faux de ceux qui défendent que le politique est désormais subordonné à l’économique. Cet usage n’est pas moins un usage social qu’un usage capitalistique. Bien que la motivation initiale de l’innovation en matière de technologie de communication fût de développer les relations commerciales à l’échelle planétaire, l’objectif a posteriori n’est pas plus de réaliser des profits que d’épouser le projet de cooptation sociale nécessaire au maintien du système de la démocratie libérale et des classes dirigeantes.
- Instrument du pouvoir, cet usage des « mass media » se légitime en constituant ceux-ci comme emblème et vitrine de l’utopie technologique, fétichisation qui fait de la technique la promesse universelle d’une révolution sociétale.
- Vecteur de ce changement du monde par la technique, l’information – contenus et contenants – devient l’enjeu central des luttes politiques et économiques. Maîtriser l’information et les conventions qui président à sa diffusion, c’est tenir les rênes de l’évolution de la société, c’est avoir un pouvoir de contrôle social inédit.
- Cette information évidée de toute considération discréditant l’idéologie dominante se valorise et se légitime en s’accaparant et en vulgarisant le discours scientifique et intellectuel, en rangeant de son côté ceux qui le produisent, en stigmatisant ceux qui émettent des pensées dissidentes, en taxant leurs positions de relents aristocratiques, anarchistes, fascistes ou communistes à coup de rumeurs et de propagandes insidieuses. Elle légitime une restriction de la démocratie à l’encontre de tous ceux qui abusent de leur liberté pour menacer intrinsèquement l’ordre établi et l’indispensable contrôle social.
- Elle discrimine les mouvements contestataires émergeant des factions les plus dominées de la société mondiale, qui tentent d’accomplir une révolution sociale autrement que par la promotion technologique, et impose comme aspiration la plus désirable sa vision totalitaire et conservatrice du monde à travers une uniformisation culturelle globale.
Corpus de la problématique : Pour étayer leurs propositions, les auteurs entament une analyse généalogique de l’émergence du « nouvel ordre culturel » mondial. Ils s’intéressent à toutes les productions médiatiques des sociétés occidentales (Etats-Unis, Europe, Japon) : bandes dessinées (Marvell’s comics), journaux (Le Figaro, Le Monde …) et almanachs, dessins animés (Goldorak, productions de Walt Disney), émission télévisées ou radiophoniques, séries télévisées (Holocauste, Happy Days…), productions cinématographiques (Superman, Autant en emporte le vent), ouvrages littéraires (The Silent Revolution) etc. Ils ont également analysé les discours accompagnant toutes les innovations ou améliorations en matière de technologies d’information et de communication (audiovisuel, magnétoscope, satellite) émis soit par les politiques, soit par les scientifiques au cours de déclaration publiques, dans des journaux ou lors de colloques ou autres salons spécialisés dans ce domaine. En tant qu’ils s’intéressent à l’industrie culturelle, ils accordent une grande attention aux discours et publicités entourant les produits de consommation de masse mis sur le marché par les grandes entreprises (Coca-Cola, MacDonald, Ford, Kellogg’s, Colgate, l’Oréal…). Ils se penchent également sur les discours véhiculés au sein des institutions éducatives (grandes écoles, universités, MBA) et dans lesquels sont plongées les futures élites des nations. Ils nourrissent par ailleurs leurs propres positions avec les discours ou écrits de confrères sociologues ou anthropologues, de figures politiques marginales ou alternatives, d’écrivains, ou encore de publicitaires "repentis".
Méthodologie : Il s’agit exclusivement d’analyse des discours communs ou érudits, analyse des productions médiatiques, analyse des pratiques des consommateurs, analyse des pratiques de diffusion des producteurs, analyse des stratégies d’entreprise.
Démonstration : Elle consiste à identifier dans leur corpus les champs sémantiques, les analogies, les imaginaires-types récurrents qui véhiculent la mystification des technologies de communication et des productions culturelles et médiatiques de masse et font émerger les éléments qui étayent significativement leurs hypothèses. La mise en échos de tous les discours, de toutes les productions médiatiques de l’époque et de leur usage met en lumière une volonté transversale de ceux qui les émettent de plébisciter l’uniformisation culturelle et d’imposer ainsi comme valeurs communes les valeurs des classes dirigeantes.
Conclusion : Les auteurs concluent leur propos en insistant sur le déficit flagrant de discours critiques à l’égard de l’idéologie dominante et de l’usage qui est fait des moyens de communication de masse. Ils constatent que les classes dirigeantes ont réalisé avec succès leur objectif de noyer en grande partie les velléités dissidentes par un processus d’intériorisation de leurs valeurs à tous les niveaux de la société grâce à l’industrie culturelle diffusée par les « mass media ». Ils dénoncent ainsi l’instrumentalisation ou l’aveuglement de la pensée savante, la crise de l’institution universitaire et la facilité avec laquelle des visions simplistes et matérialistes telles que celle de MacLuhan se sont imposées dans la pensée moderne. Ils déplorent que les analyses critiques de leur époque se soient souvent arrêtées à l’observation du fonctionnement de l’appareil d’Etat et des pouvoirs dominants comme étant des structures monolithiques sans approfondir jusqu’à l’analyse des incohérences et des dysfonctionnements du système qui, témoignant de la réalité des antagonismes de classes et de la manière dont les classes dominées reçoivent le discours dominant, sont des viviers de points de vus alternatifs légitimes. Ils encouragent les entreprises généalogiques telles que la leur, considérant que seules de telles approches diachroniques, qui démontrent comment les discours et les pratiques sont des constructions spécifiques, peuvent divulguer la nasse d’idéologie et d’utopie qui les jalonne et les conditionne. En ce sens, dépassant la dichotomie de la vision classiste de Marx, ils prônent l’émergence d’une conscience citoyenne de tous les groupes sociaux qui, a travers les portes d’entrées correspondants à leur positions spécifiques dans le champs social, doivent multiplier les « fronts de lutte » contre l’hégémonie centrale. Ils s’inscrivent dans la lignée de la pensée proudhonienne, considérant que c’est par les trames d’un pouvoir populaire organisé dans la périphérie du système que pourra émerger un renouveau démocratique se posant en alternative à l’hégémonie du pouvoir central. Ils posent que la difficulté de cette révolte démocratique par le bas sera d’articuler les voix qui s’élèveront des différents niveaux de la société ; ils attribuent aux journalistes et aux intellectuels la responsabilité d’assurer cette cohérence et de saisir les moments de commotion sociale – moments où les positions alternatives prennent toute leur pertinence – pour les porter sur le devant de la scène publique.
Apport : Cet ouvrage précurseur retrace efficacement le processus par lequel les pouvoirs ont instrumentalisé les médias pour construire et diffuser une culture de masse véhiculant les valeurs qui consolident la position des classes dirigeantes. Se situant à l’époque de l’avènement de la société de communication avec l’explosion des moyens de communications de masse, il montre bien comment le développement technologique n’a pas été simplement le produit d’une recherche de compétitivité et de profit des entreprises industrielles et commerciales, mais qu’il a été un véritable choix sociétal et politique impulsé par les factions dominantes de la société afin de perpétuer le système préexistant, allant ainsi à l’encontre de la posture théorique qui stipule que c’est l’évolution technologique qui détermine le social. La thèse qu’il défend a été largement reprise et il semble qu’une lecture contemporaine de celui-ci n’apporte rien de nouveau par rapport aux travaux sur l’usage des « mass media » qui lui ont succédé. Cependant, peu de productions intellectuelles s’inscrivant dans la lignée de cet ouvrage se sont inquiétées de réactualiser l’analyse des productions médiatiques et culturelles qu’il met en oeuvre, comme si cette démonstration de l’économie politique des médias n’était plus à faire, comme si celle-ci était passée dans le champ des lieux communs de l’analyse des moyens de communications de masse. Or, plonger dans l’entreprise généalogique accomplie par cet ouvrage nous rappelle qu’il faut rester attentif aux idéologies sous-jacentes portées par toutes les productions culturelles actuelles : nous avons en effet vite fait de laisser de côté cette grille de lecture qui nous semblait évidente lorsque nous nous retrouvons devant un écran, ébahis et aspirés par ce qui défile sous nous yeux, et qui a d’autant plus de pouvoir occultant que la technique pare aujourd’hui les messages véhiculés des plus beaux atours. En définitive, l’apport principal de cet ouvrage est qu’il nous rend particulièrement attentif au fait que la communication de crise, que l’on pensait volontiers être une communication spécialisée restreinte à des interventions ponctuelles, confinée dans des moments bien particuliers, est en réalité diffusée de manière continue et invisible dans toutes les productions culturelles de masse et les « mass media ».
Pistes : En ce sens, et conformément à sa conclusion, cet ouvrage peut largement susciter de nouveaux travaux d’analyse du contenu des productions massmédiatiques contemporaines. Il semble en effet que les études de contenu des médias, l’analyse de la production des discours liés aux transformations des modes de production capitalistes (le mode de production numérique, les énergies nouvelles etc.) et des modes de régulation de l’Etat sont actuellement loin de faire légion. Bien que vieux de plus d’un quart de siècle, cet ouvrage nous entraîne sur les pistes encore vierges d’une pensée qui se détache de l’utopie technologique qui connaît aujourd’hui une apogée inédite.
Repères bibliographiques :
Baudrillard J., Pour une critique de l’économie politique du signe, Paris, Gallimard, 1972
Breton P., Proulx S., L'Explosion de la communication, Paris, La Découverte, 1993
Ramonet I., La Tyrannie de la communication, Paris, Galilée, 1999
Montebello F., Le cinéma en France depuis les années 30, Paris, Armand Colin, 2005
Musso P., Critique des réseaux, Paris, PUF, coll. La politique éclatée, 2003
Piemme J.-M., La propagande inavouée, Paris, Bourgeois, coll. 10/18, 1975
Sfez L., Critique de la communication, Paris, Le Seuil, 3ème éd., 1992
Stiegler B., Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu, Le Monde diplomatique, juin 2004, pp.24-25

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